Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait qu'il n'existait ni porte ni issue.
Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail.
Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits génies, qui n'étaient autres que les deux sœurs cadettes de Julie d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.
Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le décorateur.
Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon, il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la Pucelle, et qui eut l'honneur de lui survivre.
On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention; aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le premier poète de son temps se leva, et l'œil inspiré, la main étendue, la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:
Urgande sut bien autrefois,
En faveur d'Amadis et de sa noble bande,
Par ses charmes fixer les lois
Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende.
J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,
Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande
A su conserver Amadis.
Par la puissance de cet art,
J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,
Du temps et du sort à l'écart,
Franche des changements de l'être corruptible,
Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,
Bref où ne montrent pas leur visage terrible,
La vieillesse, ni le trépas.
Cette incomparable beauté,
Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,
Par cet édifice enchanté
Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre;
Elle y brille en son trône et son éclat divin
De là sur les mortels va désormais s'épandre
Sans nuage, éclipse, ni fin.