Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un instant.
Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume.
Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'œil le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes.
Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils étaient assis.
Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et Galaor, celle des deux hommes.
Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de Mlle de Lautrec.
La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols, Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples éléments.
Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre.
L'élément espagnol dominait.
Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre.