—Mais, fit en hésitant Victor-Amédée, c'est moi qui demande pardon à Votre Eminence, je n'ai vu nulle part cette clause dans les traités entre la France et le Piémont.
—Et vous savez bien pourquoi vous ne l'avez pas vue, prince; c'est encore par déférence pour le duc votre père, que l'on s'est contenté de sa parole d'honneur au lieu d'exiger sa signature. Mais, selon lui, le roi d'Espagne se fût plaint qu'il accordât un tel privilége à la France et ne lui eût pas laissé un instant de repos qu'il n'eût obtenu un droit pareil.
—Mais, hasarda Victor-Amédée, le duc mon père ne refuse point passage au roi votre maître!
—Alors, dit le cardinal en souriant, car il se rappelait dans tous ses détails la lettre que lui avait adressée le comte de Moret, c'est pour faire honneur au roi de France que S. A. le duc de Piémont a fermé le passage de Suze par une demi-lune avec un bon retranchement pouvant contenir trois cents hommes et soutenu de deux barricades derrière lesquelles trois cents autres peuvent s'abriter, et qu'outre le fort de Montabon, il a bâti sur la pente des deux montagnes deux redoutes avec des petites places de défense dont les feux se croisent. C'est pour faciliter sa route et celle de l'armée française, que ne trouvant pas suffisantes les difficultés offertes par le col même de la vallée, il y a fait rouler du haut de la montagne des quartiers de rochers tels qu'aucune machine ne les pourrait mouvoir, et c'est pour planter des arbres et des fleurs sur notre chemin qu'il a mis, depuis six semaines, la pioche et la bêche aux mains de 300 travailleurs, dont vous et votre auguste père ne dédaigneriez pas de visiter et de presser les travaux. Non, prince, ne rusons pas, parlons franchement et comme des souverains doivent parler. Vous demandez du temps pour donner à don Guzman Gonzalès celui de prendre Cazal, dont la garnison meurt héroïquement de faim; eh bien, nous, comme notre intérêt et notre devoir est de secourir cette garnison, nous vous disons: Monseigneur, le duc votre père nous doit le passage, le duc votre père nous le donnera. D'Oulx ici, il faut à notre matériel deux jours pour arriver.
Le cardinal tira sa montre.
—Il est onze heures du matin, dit-il; à onze heures du matin, après-demain, nous entrerons en Piémont, et nous marcherons sur Suze. Après-demain, c'est mardi; mercredi, au point du jour, nous attaquerons; tenez-vous la chose pour dite, et comme vous n'avez pas de temps à perdre, monseigneur, pour faire vos réflexions, si vous nous ouvrez le passage, ou prendre vos dispositions si vous le défendez, je ne vous retiens pas; monseigneur, franche paix ou bonne guerre.
—J'ai peur que ce ne soit bonne guerre, monsieur le cardinal, dit Victor Amédée en se levant.
—Au point de vue chrétien et comme ministre du Seigneur, je hais la guerre; mais au point de vue politique et comme ministre de France, je crois parfois la guerre, non pas une bonne chose, mais une chose nécessaire. La France est dans son droit, elle le fera respecter. Lorsque deux Etats en viennent aux mains, malheur à celui qui se fait le champion du mensonge et de la perfidie. Dieu nous voit, Dieu nous jugera.
Et, cette fois, le cardinal salua le prince, lui faisant comprendre qu'une plus longue conversation serait inutile, et que son parti de marcher sur Cazal, quels que fussent les obstacles que l'on multiplierait sur sa route était irrévocablement pris.