Le roi Louis XIII était ivre de joie; c'était la seconde fois en moins d'une année qu'il méritait le titre de Victorieux, et qu'il faisait son entrée triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes.

Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'était accompli, et la dernière chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis que, le 7 mars, il coucherait à Suze, et il y couchait.

Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait plus loin que le roi, était moins tranquille que lui.

Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse réussite de la journée lui avait fait oublier, que le combat avait épuisé à peu près tout ce que l'armée avait de munitions.

Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient à l'armée, et que les mauvais temps et la difficulté des chemins ne permettaient pas aux commissaires d'en faire venir.

Il savait que Cazal était fort pressé par les Espagnols, et que si le duc de Savoie persistait dans son système d'hostilités, et, chose facile avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix jours sur le chemin de Cazal, réduit à la dernière extrémité malgré l'héroïsme de Gurron, qui y commandait, et malgré le dévouement des habitants, qui s'étaient joints à la garnison pour défendre la ville, celle-ci serait peut-être forcée d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les dernières nouvelles de Cazal annonçaient, en effet, qu'après y avoir mangé les chevaux, les chiens et les chats, on était arrivé à faire la chasse à ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le fléau des grandes famines.

Aussi, pendant la soirée où Louis XIII avait convié tous ses maréchaux, ses généraux et ses officiers supérieurs, s'approcha-t-il du roi et lui demanda-t-il si, la soirée finie, la fatigue que devait éprouver Sa Majesté ne l'empêcherait pas de l'entretenir quelques instants.

Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour où il fit tuer le maréchal d'Ancre, répondit:

—Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prêt à lui accorder l'audience qu'elle me demandera.

Et en effet, lorsque la soirée fut finie, le roi, bien abreuvé de louanges, vint au cardinal: