Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient été attirés par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient volé l'un à l'autre, et les deux printemps s'étaient confondus dans un seul baiser.

Le comte d'Espalomba n'avait de soupçons que contre le duc; l'œil constamment fixé sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de rien, et, à l'ombre de cette jalousie du vieil époux, les deux amants furent heureux.

Mais le regard du souverain fut plus perçant que celui du mari. Il devina, non point ce qui était, mais craignit ce qui pouvait être, et comme le comte Urbain, peu riche et avare, était venu à la cour pour solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre à l'instant même.

Là il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un écrin de pierres dont il avait la clef, et où il était toujours sûr de la retrouver.

Les deux amants avaient beaucoup pleuré en se quittant et s'étaient promis fidélité à toute épreuve; nous avons vu comment le comte de Moret avait tenu son serment.

Force avait été à la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions d'aimer, surtout quand on avait aimé un jeune et beau fils du roi, étaient rares à Pignerol. Mathilde avait appris le départ du comte aussitôt son départ à elle. Elle avait su gré à son amant de n'avoir pas voulu rester dans une cour où elle n'était plus, et depuis dix-huit mois elle rêvait son retour.

Aussi, ce fut avec une joie infinie qu'elle apprit qu'à l'occasion des fêtes que la cour de Turin comptait donner aux deux princes, son mari était invité à quitter Pignerol et à venir passer quelques jours dans la capitale.

Les deux amants se revirent; apportaient-ils dans la joie de cette réunion une égale part d'amour, c'est ce que nous n'oserions affirmer, mais ils apportèrent une égale part de jeunesse, la chose qui ressemble le plus à l'amour.

Mais cette fois encore, cette lueur de félicité ne devait être qu'éphémère. Les princes n'avaient que quelques jours à passer à Turin, mais comme la campagne pouvait durer des mois et même des années, et que des occasions de se revoir, soit publiquement, soit en secret, pouvaient se présenter, les deux jeunes gens prirent leurs précautions et le comte de Moret put tracer, grâce aux renseignements que lui donna sa belle amie, un plan détaillé des logements du gouverneur de Pignerol, et en traçant ce plan il reconnut avec une joie infinie que la comtesse Urbain avait un appartement complétement séparé de celui de son époux et que leurs deux chambres à coucher particulièrement formaient le pôle arctique et le pôle antarctique du palais.

Les deux amants s'étaient en outre ménagé des intelligences dans la place. La jeune fille en quittant sa belle vallée d'Aoste, avait amené avec elle sa sœur de lait, Jacintha, âgée de quelques mois seulement de plus qu'elle, précaution qu'à tout hasard devrait prendre toute jeune femme épousant un vieux mari, les sœurs de lait étant les ennemies naturelles des mariages de convenance et des unions disproportionnées. Il fut convenu que comme Jacintha avait laissé à Salimo un frère plus âgé qu'elle de deux à trois ans, l'occasion se présentant, le comte viendrait voir sa sœur sous le nom de Gaëtano.