Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait à sa fille:
—Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées comme vous.
—Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin de moi?
—J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir plus nécessaire que jamais.
—Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant, ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne vous réussit-il pas!
—Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre cœur, vous, n'est-ce pas?
—De tout mon cœur, de toute mon âme!
—Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds, Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien! qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné, à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au cœur de mon cœur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous. Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne, qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous renouvelâtes votre vœu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas? S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?
—Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai fait un vœu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon vœu n'existe donc plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez, d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison, c'est tout un pour moi; le cœur ne vit pas où il bat, mais où il aime; eh bien, mon bon oncle, mon cœur est en vous, car je vous aime et n'aimerai jamais que vous.