Arrivé à Naples sans accident, le roi jugea qu'il n'était point prudent à lui de s'arrêter là; il s'adressa à son bon ami Nelson, lui demanda un vaisseau, monta dessus avec la reine, son ministre Acton et la belle Emma Lyonna, à laquelle nous reviendrons bientôt; mais un vent contraire s'éleva: le vaisseau ne put sortir du golfe et fut forcé de revenir jeter l'ancre à une centaine de pas de la terre. Alors, ministres, magistrats, officiers, accoururent pour supplier le roi de revenir à Naples; mais le roi tint bon pour la Sicile et envoya promener officiers, magistrats et ministres, marmottant sans cesse ses meilleures prières pour que le vent changeât de direction. Au premier souffle qui vint du nord, on leva l'ancre et on s'éloigna à pleines voiles.
Mais la satisfaction du roi ne fut point de longue durée. A peine la flottille avait-elle gagné la haute mer qu'une tempête terrible s'éleva; en même temps le jeune prince Alberto tomba malade. Le roi avait pris pour capitaine de son vaisseau l'amiral Nelson, qui passait à cette époque pour le premier marin du monde, et cependant, comme si Dieu eût poursuivi le roi en personne, le mât de misaine et la grande vergue de son bâtiment furent brisés, tandis qu'il voyait à cent pas de lui la frégate de l'amiral Carracciolo, sur laquelle il avait refusé de monter, se fiant plus à son allié qu'à son sujet, s'avancer au milieu de la tempête, calme et comme si elle commandait aux vents. Plusieurs fois le roi héla ce bâtiment, qui, pareil à celui du Corsaire rouge, semblait un navire enchanté, pour s'informer s'il ne pourrait point passer à son bord; mais quoiqu'à chaque signal du roi l'amiral lui-même se fût mis en mer dans une chaloupe et se fût approché du vaisseau royal pour recevoir les ordres de Sa Majesté, le péril du transport était trop grand pour que Carraciolo osât en courir la responsabilité. Cependant à chaque heure le danger augmentait. Enfin on arriva en vue de Palerme, mais le voisinage de la terre augmentait encore le danger: si habile marin que fût Nelson, il en savait moins pour entrer dans le port par un gros temps que le dernier pilote côtier. Il fit donc un signal pour demander s'il se trouvait sur la flottille un homme plus familiarisé que lui avec ces parages. Aussitôt une barque montée par un officier se détacha d'un des bâtimens, emportée par le vent comme une feuille, et s'approcha du vaisseau royal. Lorsqu'elle fut à portée, on jeta une corde, l'officier la saisit, on le hissa à bord: c'était le capitaine Giovanni Beausan, élève et ami de Carracciolo; il répondit de tout. Nelson lui remit le commandement: une heure après on entrait dans le port de Palerme, et le même soir on débarquait a Castello-à-Mare.
Le lendemain, au point du jour, le roi chassait à son château de la Favorite, avec autant de plaisir et d'entrain que s'il n'eût pas perdu la moitié de son royaume.
Pendant ce temps Championnet prenait Naples, et un beau matin le roi
Nasone apprit que le monde libéral comptait une république de plus.
C'était la république parthénopéenne.
Sa colère fut grande; il ne comprenait pas que ses sujets, abandonnés par lui, ne lui eussent pas gardé plus exactement leur serment de fidélité; c'était fort triste: le patrimoine de Charles III était diminué de moitié; le roi des Deux-Siciles n'en avait plus qu'une. Noblesse et bourgeoisie avaient embrassé avec ardeur la cause de la révolution; il ne restait plus au roi Nasone que ses bons lazzaroni.
Le roi Nasone s'en rapporta à Dieu et à saint Janvier de changer le coeur de ses sujets, fit voeu d'élever une église sur le modèle de Saint-Pierre s'il rentrait jamais dans sa bonne ville de Naples, et continua de chasser.
Il est vrai que, comme nous l'avons dit, le roi Nasone était un merveilleux tireur. Quoiqu'il ne chassât jamais qu'à balles franches, il était sûr de ne toucher l'animal qu'au défaut de l'épaule; et, sur ce point, Bas-de-Cuir aurait pu prendre de ses leçons. Mais le curieux de la chose, c'est qu'il exigeait que les chasseurs de sa suite en fissent autant que lui, sinon il entrait dans des colères toujours fort préjudiciables au coupable.
Un jour qu'on avait chassé toute la journée dans la forêt de Ficuzza, et que les chasseurs faisaient cercle autour d'un double rang de sangliers abattus, le roi avisa un des cadavres frappés au ventre. Aussitôt le rouge lui monta à la figure, et se retournant vers sa suite:—Che è il porco che a fatto un tal colpo? s'écria-t-il, ce qui voulait dire en toutes lettres: Quel est le porc qui a fait un pareil coup?
—C'est moi, sire, répondit le prince de San-Cataldo. Faut-il me pendre pour cela?
—Non, dit le roi, mais il faut rester chez vous.