Monsignor Perelli commença par prier Dieu de permettre que le scandale cessât; mais, malgré l'ardeur de ses prières, le scandale, loin de cesser, alla toujours croissant. Il s'informa alors des causes qui forçaient les deux jeunes gens à passer à cet exercice télégraphique un temps qu'ils pouvaient infiniment mieux employer en louant le Seigneur, et il apprit que les coupables étaient deux amoureux que leurs parens refusaient d'unir sous prétexte de disproportion de fortune. Dès lors, au sentiment de réprobation que lui inspirait leur conduite se mêla un grain de pitié que lui inspirait leur malheur; il alla les trouver l'un après l'autre pour les consoler, mais les pauvres jeunes gens étaient inconsolables; il voulut obtenir d'eux qu'ils se résignassent à leur sort, comme devaient le faire des chrétiens soumis et des enfans respectueux; mais ils déclarèrent que le mode de correspondance qu'ils avaient adopté était le seul qui leur restât après la cruelle séparation dont ils étaient victimes, ils ne renonceraient pour rien au monde à cette dernière consolation, dût-elle mettre en rumeur toute la ville de Naples. Monsignor Perelli eut beau prier, supplier, menacer, il les trouva inébranlables dans leur obstination. Alors, voyant que, s'il ne s'en mêlait pas plus efficacement, les deux malheureux pécheurs continueraient d'être pour leur prochain une pierre d'achoppement, le digne prélat leur offrit, puisqu'ils ne pouvaient se voir ni chez l'un ni chez l'autre pour se dire, loin de tous les yeux, ce qu'ils étaient forcés de se dire ainsi coram populo, de se rencontrer chez lui une heure ou deux tous les jours, à la condition que les portes et les fenêtres de la chambre où ils se rencontreraient seraient fermées, que personne ne connaîtrait leurs rendez-vous, et qu'ils renonceraient entièrement à cette malheureuse correspondance par signes qui mettait en rumeur tout le quartier. Les jeunes gens acceptèrent avec reconnaissance cette évangélique proposition, jurèrent tout ce que monsignor Perelli leur demandait de jurer, et, à la grande édification du quartier, parurent avoir, à compter de ce jour, renoncé à leur fatal entêtement.

Plusieurs mois se passèrent, pendant lesquels monsignor Perelli se félicitait chaque jour davantage de l'expédient ingénieux qu'il avait trouvé à l'endroit des deux amans, lorsqu'un matin, au moment où il rendait grâces à Dieu de lui avoir inspiré une si heureuse idée, les parens de la jeune fille tombèrent chez monsignor Perelli pour lui demander compte de sa trop grande charité chrétienne. Seulement alors monsignor Perelli comprit toute l'étendue du rôle qu'il avait joué dans cette affaire. Mais comme monsignor Perelli était riche, comme monsignor Perelli était la bonté en personne, comme toute chose pouvait s'arranger, au bout du compte, avec une niaiserie de deux ou trois mille ducats, monsignor Perelli dota la jeune pécheresse, à la grande satisfaction du père du jeune homme, de la part duquel venait tout l'empêchement, et qui ne vit plus dès lors aucun inconvénient à la recevoir dans sa famille. La chose, grâce à monsignor Perelli, finit donc comme un conte de fée: les deux amans se marièrent, furent constamment heureux, et obtinrent du ciel beaucoup d'enfans.

Maintenant, il me resterait bien une dernière histoire à raconter, qui, à l'heure qu'il est, désopile encore immodérément la rate des Napolitains; mais l'esprit des nations est chose si différente, que l'on ne peut jamais répondre que ce qui fera pouffer de rire l'une fera sourciller l'autre. Conduisez Falstaff à Naples, et il y passera incompris; transplantez Polichinelle à Londres, et il mourra du spleen.

Et puis nous avons une malheureuse langue moderne si bégueule qu'elle rougit de tout, et même de sa bonne aïeule la langue de Molière et de Saint-Simon, à laquelle je lui souhaiterais cependant de ressembler. Il en résulte que, tout bien pesé, je n'ose point vous raconter l'histoire de monsignor Perelli, laquelle fit néanmoins tant rire le bon roi Nasone, lequel, à coup sûr, avait au moins autant d'esprit que vous et moi en pouvons avoir, soit séparément, soit même ensemble. Et pourtant, elle lui avait été racontée un certain jour où il ne fallait rien moins qu'une pareille histoire pour dérider le front de Sa Majesté. On venait d'apprendre à Naples une nouvelle escapade des Vardarelli.

Comme ces honnêtes bandits m'offrent une occasion de faire connaître le peuple napolitain sous une nouvelle face, et qu'on ne doit négliger dans un tableau aucun des détails qui peuvent en augmenter la vérité ou l'effet, disons ce que c'était que les Vardarelli.

XV

Les Vardarelli.

Le peuple est en général aux mains des rois ce qu'un couteau bien affilé est aux mains des enfans: il est rare qu'ils s'en servent sans se blesser. La reine Louisa de Prusse organisa les sociétés secrètes: les sociétés secrètes produisirent Sand. La reine Caroline protégea le carbonarisme: le carbonarisme amena la révolution de 1820.

Au nombre des premiers carbonari reçus, se trouvait un Calabrais nommé Gaëtano Vardarelli. C'était un de ces hommes d'Homère, possédant toutes les qualités de la primitive nature, aux muscles de lion, aux jambes de chamois, à l'oeil d'aigle. Il avait d'abord servi sous Murat; car Murat, dans le projet qu'il conçut un instant de se faire roi de toute l'Italie, avait calculé que le carbonarisme lui serait en ce cas un puissant levier; puis, s'apercevant bientôt qu'il fallait un autre bras et surtout un autre génie que le sien pour diriger un pareil moteur, Murat, de protecteur des carbonari qu'il était, s'en fit bientôt le persécuteur. Gaëtano Vardarelli alors déserta et se retira dans la Calabre, au sein de ses montagnes maternelles, où il croyait qu'aucun pouvoir humain ne serait assez hardi pour le poursuivre.

Vardarelli se trompait: Murat avait alors parmi ses généraux un homme d'une bravoure inouïe, d'une persévérance stoïque, d'une inflexibilité suprême; un homme comme Dieu en envoie pour les choses qu'il veut détruire ou élever: cet homme, c'était le général Manhès.