Voilà donc ce qu'était Saint-Charles depuis soixante ans; depuis soixante ans Saint-Charles faisait l'admiration et l'envie de toute la terre. Il n'était donc pas étonnant que le principino eût une si grande envie de voir Saint-Charles.
Le soir même où le principino avait vu Saint-Charles, et comme le dernier spectateur franchissait le seuil de la salle, le feu prit au théâtre; le lendemain Saint-Charles n'était plus qu'un monceau de cendres.
Déjà depuis long-temps des bruits alarmans circulaient sur le principino; mais à partir de ce jour ces bruits prirent une consistance réelle. On se rappelait avec effroi les différens résultats qu'il avait obtenus, et l'on commença de le fuir comme la peste. Cependant ces bruits trouvaient des incrédules; à Naples, comme partout ailleurs, il y a des esprits forts qui se vantent de ne croire à rien. D'ailleurs, la présence des Français avait mis le scepticisme à la mode, et madame la comtesse de M***, qui aimait fort les Français, déclara hautement qu'elle ne croyait pas un mot de ce que l'on disait sur le pauvre principino, et qu'en preuve de son incrédulité elle donnerait une grande soirée tout exprès pour le recevoir et pour prouver, par l'impunité, que tous les bruits qu'on répandait sur lui étaient ridicules et erronés.
La nouvelle du défi porté à la jettatura par la comtesse de M*** se répandit dans Naples; le premier mot de tous les invités fut qu'ils n'iraient certainement pas à cette soirée; mais le grand jour venu, la curiosité l'emporta sur la crainte, et, dès neuf heures du soir, les salons de la comtesse étaient encombrés. Heureusement, toute cette foule débordait dans de magnifiques jardins éclairés avec des verres de couleur, dans les bosquets desquels étaient disposés des groupes d'instrumentistes et de chanteurs.
A dix heures, le prince de *** arriva: c'était à cette époque un charmant cavalier, qui portait depuis longtemps des lunettes, c'est vrai; qui venait de prendre la tabatière bien plutôt par genre qu'autrement, c'est encore vrai; mais qu'une magnifique chevelure ondoyante et bouclée devait encore long-temps dispenser de recourir à la perruque. Il était d'un caractère charmant, paraissait toujours joyeux, se frottait les mains sans cesse, et ne manquait pas d'esprit; bref, c'était un homme à succès, n'était cette maudite jettatura.
Son entrée chez la comtesse de M*** fut signalée par un petit accident; mais il est juste de dire que cet accident pouvait aussi bien avoir pour cause la maladresse que la fatalité: un laquais, qui portait un plateau de glaces, le laissa tomber juste au moment où le prince ouvrait la porte. Cependant la coïncidence de son apparition avec l'événement fit qu'on remarqua cet événement, si léger qu'il fût.
Le prince se mit en quête de la maîtresse de la maison. Elle se promenait dans ses jardins, ainsi que presque tous les invités. Il faisait une de ces magnifiques sorées du mois de juin dont la chaleur, à Naples, est tempérée par cette double brise de mer qu'on ne connaît que là. Le ciel était flamboyant d'étoiles, et la lune, qui montait au dessus du Vésuve fumant, semblait un énorme boulet rouge lancé par un mortier gigantesque.
Le prince, après avoir erré dix minutes dans la foule, avoir respiré cet air, avoir savouré ces parfums, avoir admiré ce ciel, rencontra enfin la maîtresse de la maison, à la recherche de laquelle il s'était lancé, comme nous l'avons dit.
Dès qu'elle aperçut le prince, madame la comtesse de M*** vint a lui: on échangea les complimens d'usage; puis, pour prouver le mépris qu'elle faisait des bruits répandus, la comtesse quitta le bras de son cavalier et prit celui du prince. Sensible à cette marque de distinction, le prince voulut la reconnaître en louant la fête.
—Ah! madame, dit-il, quelle charmante fête vous nous donnez là, et comme on en parlera long-temps!