Le prince, horriblement inquiet du changement survenu chez Elena, attendit le médecin au moment où il sortait de la chambre de sa fille, et le supplia de lui dire ce qu'il pensait de son état; le médecin répondit qu'en cette circonstance moins qu'en toute autre la médecine pouvait se permettre de prédire l'avenir, attendu que la maladie de la jeune fille lui paraissait amenée par des causes purement morales, causes sur lesquelles la malade avait obstinément refusé de s'expliquer; mais que, malgré ce refus, il n'en était pas moins sûr qu'il y avait au fond de cette langueur, qui pouvait devenir mortelle, quelque secret dans lequel était sa guérison.

Ce secret n'en était pas un pour le prince. Aussi suivit-il les progrès du mal avec anxiété. Il tint bon encore deux ou trois mois; mais, au bout de ce temps, le médecin l'ayant prévenu que l'état de la malade empirait de telle façon qu'il ne répondait plus d'elle, le prince, tout en demandant pardon à Dieu et à la morale de confier le bonheur de sa fille à un pareil homme, finit par dire un beau jour à Elena que, comme sa vie lui était plus chère que tout au monde, il consentait enfin à ce qu'elle épousât le comte de F***.

La pauvre Elena, qui ne s'attendait pas à cette bonne nouvelle, bondit de joie; ses joues pâlies s'animèrent à l'instant du plus ravissant incarnat; ses yeux ternis lancèrent des éclairs; enfin sa belle bouche attristée retrouva un de ces doux sourires qu'elle semblait à tout jamais avoir oubliés. Elle jeta ses bras amaigris autour du cou de son père, et, en échange de son consentement, elle lui promit non seulement de vivre, mais encore d'être heureuse.

Le prince secoua la tête tristement, la fatale réputation de son futur gendre lui revenant sans cesse à l'esprit.

Cependant, comme sa parole était donnée, il n'en consentit pas moins à ce qu'Elena fit connaître à l'instant même à son prétendu, qui avait été sinon aussi malade, du moins aussi malheureux qu'elle, le changement inattendu qui s'opérait dans leur position.

Le comte de F*** accourut. En apprenant cette nouvelle inespérée, il avait failli devenir fou de joie.

Les deux amans se revoyant ne purent échanger une seule parole, ils fondirent en larmes.

Le prince se retira tout en grommelant: cinq secondes de plus d'un pareil spectacle, il allait pleurer comme eux et avec eux.

Les refus du prince avaient fait tant de bruit qu'il comprit lui-même que, du moment où il cessait de s'opposer à l'union des deux amans, mieux valait que le mariage eût lieu plus tôt que plus tard. Le jour de la cérémonie fut donc fixé à trois semaines; c'était juste le temps nécessaire à l'accomplissement des formalités d'usage.

Pendant ces trois semaines, le prince de *** reçut peut-être dix lettres anonymes, toutes remplies des plus graves accusations contre son futur gendre; c'étaient des Arianes délaissées qui le représentaient comme un amant sans foi; c'étaient des mères éplorées qui l'accusaient d'être un père sans entrailles; c'étaient enfin des deux parts des plaintes amères qui venaient corroborer de plus en plus la première opinion que le prince avait conçue à l'endroit du comte de F***. Mais le prince avait donné sa parole; il voyait son heureuse enfant se reprendre chaque jour à la vie en se reprenant au bonheur. Il renferma toutes ses craintes au fond de son âme, comprenant qu'après avoir cédé aux désirs d'Elena, ce serait la tuer maintenant que de lui retirer sa parole donnée.