Les Espagnols ont tyrannisé Naples, mais saint Janvier les a battus.
Enfin, les Français ont occupé Naples, mais saint Janvier les a éconduits.
Et qui sait ce que fera saint Janvier pour sa patrie?
Quelle que soit la domination, indigène ou étrangère, légitime ou usurpatrice, équitable ou despotique, qui pèse sur ce beau pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains, croyance qui les rend patiens jusqu'au stoïcisme: c'est que tous les rois et tous les gouvernemens passeront, et qu'il ne restera en définitive que le peuple et saint Janvier.
L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples, et ne finira, selon toute probabilité, qu'avec elle: toutes deux se côtoient sans cesse, et, à chaque grand événement heureux ou malheureux, elles se touchent et se confondent. Au premier abord, on peut bien se tromper sur les causes et les effets de ces événemens, et les attribuer, sur la foi d'historiens ignorans ou prévenus, à telle ou telle circonstance dont ils vont chercher bien loin la source; mais, en approfondissant le sujet, on verra que, depuis le commencement du quatrième siècle jusqu'à nos jours, saint Janvier est le principe ou la fin de toutes choses; si bien qu'aucun changement ne s'y est accompli que par la permission, par l'ordre ou par l'intervention de son puissant protecteur.
Aussi cette histoire présente-t-elle trois phases bien distinctes, et doit-elle être envisagée sous trois aspects bien différens. Dans les premiers siècles, elle revêt l'allure simple et naïve d'une légende de Grégoire de Tours; au moyen-âge, elle prend la marche poétique et pittoresque d'une chronique de Froissard; enfin, de nos jours, elle offre l'aspect railleur et sceptique d'un conte de Voltaire.
Nous allons commencer par la légende.
Comme de raison, la famille de saint Janvier appartient à la plus haute noblesse de l'antiquité; le peuple, qui, en 1647, donnait à sa république le titre de sérénissime royale république napolitaine, et qui, en 1799, poursuivait les patriotes à coups de pierre pour avoir osé abolir le titre d'excellence, n'aurait jamais consenti à se choisir un protecteur d'origine plébéienne: le lazzarone est essentiellement aristocrate.
La famille de saint Janvier descend en droite ligne des Januari de Rome, dont la généalogie se perd dans la nuit des âges. Les premières années du saint sont restées ensevelies dans l'obscurité la plus profonde; il ne paraît en public qu'à la dernière époque de sa vie, pour prêcher et souffrir, pour confesser sa croyance et mourir pour elle. Il fut nommé à l'évêché de Bénévent vers l'an de grâce 304, sous le pontificat de saint Marcelin. Étrange destinée de l'évêché bénéventin, qui commence à saint Janvier et qui finit à M. de Talleyrand!
Une des plus terribles persécutions que l'Église ait endurées est, comme on sait, celle des empereurs Dioclétien et Maximien; les chrétiens furent poursuivis en 302 avec un tel acharnement, que, dans l'espace d'un seul mois, dix-sept mille martyrs tombèrent sous le glaive de ces deux tyrans. Cependant, deux ans après la promulgation de l'édit qui frappait de mort indistinctement tous les fidèles, hommes et femmes, enfans et vieillards, l'Église naissante parut respirer un instant. Aux empereurs Dioclélien et Maximien, qui venaient d'abdiquer, avaient succédé Constance et Galère; il était résulté de cette substitution que, par ricochet, un changement pareil s'était opéré dans les proconsuls de la Campanie, et qu'à Dragontius avait succédé Timothée.