Le chanoine laissa tomber la fiole, que le jeune aide-de-camp rattrapa heureusement avant qu'elle n'eût touché la terre, et qu'il lui rendit aussitôt avec les marques de la plus profonde dévotion; puis il se leva, et revint prendre sa place près du général.

—Eh bien? dit Championnet.

—Eh bien! dit l'aide-de-camp, soyez tranquille, général, dans dix minutes le miracle sera fait.

L'aide-de-camp avait dit la vérité: seulement il s'était trompé de cinq minutes. Au bout de cinq minutes, le chanoine leva la fiole en criant:—Il miracolo e fatto. Le sang était en pleine liquéfaction.

Mais au lieu de cris de joie et de transports d'allégresse qui accueillaient ordinairement cette heure solennelle, toute cette foule, déçue dans son espoir, s'écouta dans un morne silence: la promesse faite au nom de saint Janvier n'avait pas été tenue; malgré la présence des Français, le miracle s'était accompli. Saint Janvier ne les regardait donc pas comme des ennemis; c'était à n'y plus rien comprendre; et comme ni le chanoine ni le général ne révélèrent pour le moment la petite conversation qu'ils avaient eue ensemble par l'organe du jeune aide-de-camp, personne en effet n'y comprit rien.

Il en résulta que de mauvais soupçons planèrent sur saint Janvier: on l'accusa tout bas de s'être laissé séduire par de belles paroles, et de tourner tout doucement au républicanisme.

Ce bruit fut la première atteinte portée au pouvoir spirituel et temporel de saint Janvier.

Nous avons dit ailleurs comment les choses suivirent un autre cours que celui auquel on s'attendait. Les Français, battus dans l'Italie occidentale, rappelèrent les troupes qui occupaient Naples: le général Macdonald, qui avait remplacé le général Championnet, évacua la capitale, laissant la république parthénopéenne à elle-même. Trois mois après, la pauvre république n'existait plus.

Il y eut alors une réaction terrible contre tout ce qui avait subi l'influence du parti français. Nous avons raconté les supplices de Caracciolo, d'Hector Caraffa, de Cirillo et d'Éléonore Pimentale; pendant deux mois, Naples fut une vaste boucherie. Que ceux qui en ont le courage ouvrent Coletta et fassent avec lui le tour de cet effroyable charnier.

Cependant, lorsque les lazzaroni eurent tout tué ou tout proscrit, force leur fut de s'arrêter. On regarda alors de tous côtés, pour voir si l'on n'avait oublié personne, avant de déraciner les potences, de démonter les échafauds et d'éteindre les bûchers; tout était muet et désert comme une tombe; il n'y avait que des bourreaux sur les places, des spectateurs aux fenêtres, mais plus de victimes.