Aussi le siècle de Louis XIV ne comprend-il réellement que la première moitié de sa vie. Le siècle d'Auguste commence après Actium, et s'étend sur toute la dernière partie de son existence.
Louis XIV, après avoir été le maître du monde, meurt battu par ses rivaux, méprisé par ses courtisans, honni par son peuple, laissant la France pauvre, plaintive et menacée, et redevenu un peu moins qu'un homme, après s'être cru un peu plus qu'un dieu.
Auguste, au contraire, commence par les luttes intérieures, les proscriptions et les guerres civiles; puis, Lépide mort, Brutus mort, Antoine mort, il ferme le temple de Janus qui n'avait pas été fermé depuis deux cent six ans, et meurt presqu'à l'âge de Louis XIV, c'est vrai, mais laissant Rome riche, tranquille et heureuse; laissant l'empire plus grand qu'il ne l'avait pris des mains de César, ne quittant la terre que pour monter au ciel, ne cessant d'être homme que pour passer dieu.
Il y a loin de Louis XIV descendant de Versailles à Saint-Denis au milieu des sifflets de la populace, à Auguste montant à l'Olympe par la voie Appia au milieu des acclamations de la multitude.
On connaît Louis XIV, dédaigneux avec sa noblesse, hautain avec ses ministres, égoïste avec ses maîtresses; dilapidant l'argent de la France en fêtes dont il est le héros, en carrousels dont il est le vainqueur, en spectacles dont il est le dieu; toujours roi pour sa famille comme pour son peuple, pour ses courtisans en prose comme pour ses flatteurs en vers; n'accordant une pension à Corneille que parce que Boileau parle de lui abandonner la sienne; éloignant Racine de lui parce qu'il a eu le malheur de prononcer devant lui le nom de son prédécesseur, Scarron; se félicitant de la blessure de madame la duchesse de Bourgogne, qui donnera plus de régularité désormais à ses voyages de Marly, sifflotant un air d'opéra près du cercueil de son frère, et voyant passer devant lui le cadavre de ses trois fils sans s'informer qui les a empoisonnés, de peur de découvrir les véritables coupables dans sa maîtresse ou dans ses bâtards.
En quoi ressemble à cela, je vous le demande, l'écolier qui vient d'Apollonie pour recueillir l'héritage de César?
Voulez-vous voir Octave, ou Thurinus comme on l'appelait alors? puis nous passerons à César, et de César à Auguste, et vous verrez si ce triple et cependant unique personnage a un seul trait de l'amant de mademoiselle de La Vallière, de l'amant de madame de Montespan, et de l'amant de madame de Maintenon, qui lui aussi est un seul et même personnage.
César vient de tomber au Capitole; Brutus et Cassius viennent d'être chassés de Rome par le peuple, qui les a portés la veille en triomphe; Antoine vient de lire le testament de César qui intitule Octave son héritier. Le monde tout entier attend Octave.
C'est alors que Rome voit entrer dans ses murs un jeune homme de vingt-un ans à peine, né sous le consulat de Cicéron et d'Antoine, le 22 septembre de l'an 689 de la fondation de Rome, c'est-à-dire soixante-deux ans avant Jésus-Christ, qui naîtra sous son règne.
Octave n'avait aucun des signes extérieurs de l'homme réservé aux grandes choses; c'était un enfant que sa petite taille faisait paraître encore plus jeune qu'il n'était réellement; car, au dire même de l'affranchi Julius Maratus, quoiqu'il essayât de se grandir à l'aide des épaisses semelles de ses sandales, Octave n'avait que cinq pieds deux pouces: il est vrai que c'était la taille qu'avait eue Alexandre et celle que devait avoir Napoléon. Mais Octave ne possédait ni la force physique du vainqueur de Bucéphale, ni le regard d'aigle du héros d'Austerlitz; il avait au contraire le teint pâle, les cheveux blonds et bouclés, les yeux clairs et brillans, les sourcils joints, le nez saillant d'en haut et effilé par le bas, les lèvres minces, les dents écartées, petites et rudes, et la physionomie si douce et si charmante, qu'un jour qu'il passera les Alpes, l'expression de cette physionomie retiendra un Gaulois qui avait formé le projet de le jeter dans un précipice. Quant à sa mise, elle est des plus simples: au milieu de cette jeunesse romaine qui se farde, qui met des mouches, qui grasseye, qui se dandine; parmi ces beaux et ces trossuli, ces modèles de l'élégance de l'époque, qu'on reconnaît à leur chevelure parfumée de baume, partagée par une raie, et que le fer du barbier roule deux fois par jour en longs anneaux de chaque côté de leurs tempes; à leurs barbes rasées avec soin, de manière à ne laisser aux uns que des moustaches, aux autres qu'un collier; à leurs tuniques transparentes ou pourprées, dont les manches démesurées couvriraient leurs mains tout entières s'ils n'avaient soin d'élever leurs mains pour que ces manches, en se retroussant, laissent voir leurs bras polis à la pierre ponce et leurs doigts couverts de bagues; Octave se fait remarquer par sa toge de toile, par son laticlave de laine, et par le simple anneau qu'il porte au premier doigt de la main gauche, et dont le chaton représente un sphinx. Aussi toute cette jeunesse, qui ne comprend rien à cette excentricité qui donne à l'héritier de César un air plébéien, nie-t-elle qu'il soit, comme on l'assure, de sang aristocratique, et prétend-elle que son père Cn. Octavius était un simple diviseur de tribu ou tout au plus un riche banquier. D'autres vont plus loin, et assurent que son grand-père était meunier, et qu'il ne porte cette simple toge blanche que pour qu'on n'y voie pas les traces de la farine: Materna tibi farina, dit Suétone; et Suétone, comme on le sait, est le Tallemant des Réaux de l'époque.