César se leva, car il n'y mettait ni haine, ni acharnement; il proscrivait parce qu'il croyait utile de proscrire. Lorsqu'il reçut le petit mot de Mécène, il fit un signe de tête et se leva, Mécène se fit honneur de la clémence de César. Mécène se trompait: César avait son compte, et l'impassible arithméticien ne demandait rien de plus.
Tournons les yeux vers Brutus et Cassius, et voyons ce qu'ils font.
Brutus et Cassius sont en Asie, où ils exigent d'un seul coup le tribut de dix années; Brutus et Cassius sont à Tarse, qu'ils frappent d'une contribution de quinze cents talens; Brutus et Cassius sont à Rhodes, où ils font égorger cinquante des principaux citoyens, parce que ceux-ci refusent de payer une contribution impossible. C'est qu'il faut des millions à Brutus et à Cassius pour soutenir l'impopulaire parti qu'ils ont adopté, et pour retenir sous leurs aigles républicaines les vieilles légions royalistes de César.
Aussi les cris des peuples qu'il ruine deviennent-ils le remords incessant de Brutus. Ce remords c'est le mauvais génie qui apparaît dans ses nuits; c'est le spectre qu'il a vu à Xanthe et qu'il reverra à Philippes.
Lisez dans Plutarque ou dans Shakspeare, comme il vous plaira, les derniers entretiens de Brutus et de Cassius. Voyez ces deux hommes se séparer un soir en se serrant la main avec un sourire grave et en se disant que, vainqueurs ou vaincus, ils n'ont point à redouter leurs ennemis. C'est que César et Antoine sont là. C'est qu'on est à la veille de la bataille de Philippes. C'est que le spectre qui poursuit Brutus a reparu ou va reparaître.
En effet, le lendemain à la même heure Cassius était mort, et deux jours après Brutus l'avait rejoint. Un esclave, affranchi pour ce dernier service, avait tué Cassius: Brutus s'était jeté sur l'épée que lui tendait le rhéteur Straton.
On s'étonne de cette mort si précipitée de Brutus et de Cassius, et l'on oublie que tous deux avaient hâte d'en finir.
Les deux triumvirs avaient été fidèles à leur caractère. Nous disons les deux triumvirs, car de Lépide il n'en est déjà plus question. Antoine avait combattu comme un simple soldat. César, malade, était resté dans sa litière, disant qu'un dieu l'avait averti en songe de veiller sur lui.
Le combat fini, Lépide écarté, le partage du monde était à refaire. Antoine prit pour lui l'inépuisable Orient; César se contenta de l'Occident épuisé.
Les deux vainqueurs se séparent: l'un, pour aller épuiser toutes les délices de la vie avec Cléopâtre; l'autre, pour revenir lutter à Rome contre le sénat, qui commence enfin à le comprendre; contre cent soixante-dix mille vétérans qui réclament chacun un lot de terre et vingt mille sesterces qu'il leur a promis; contre le peuple, enfin, qui demande du pain, affamé qu'il est par Sextus Pompée, qui tient la mer de Sicile.