Il y avait bien encore cent vingt ou cent trente mille Juifs, Arabes, Perses, Égyptiens, Mèdes, Thraces et Paphlagoniens qui marchaient à la suite de l'armée; mais, ceux-là, on ne les comptait pas, ils n'étaient pas soldats romains.
César avait à peu près cent mille hommes et deux cents vaisseaux. Ce n'était point tout à fait en navires et en soldats la moitié des forces de son adversaire.
La fortune était pour Octave; ou plutôt ici le destin change de nom et devient la Providence: il fallait réunir l'Occident et l'Orient dans une main puissante qui contraignît le monde de parler une seule langue, d'obéir à une seule loi, afin que le Christ en naissant (le Christ allait naître) trouvât l'univers prêt à écouter sa parole. Dieu donna la victoire à César.
On sait tous les détails de cette grande bataille; comment Cléopâtre, la déesse du naturalisme oriental, s'enfuit tout à coup avec soixante vaisseaux, quoique aucun péril ne la menaçât; comment Antoine la suivit, abandonnant son armée; comment tous deux revinrent en Egypte pour mourir tous deux: Antoine se tue en se jetant sur son épée; Cléopâtre, on ne sait trop de quelle façon: Plutarque croit que c'est en se faisant mordre par un aspic.
Cette fois, il n'y avait pas moyen d'échapper au triomphe: bon gré mal gré, il fallut que César se laissât faire. Le sénat vint en corps au devant de lui jusqu'aux portes de Rome; mais, fidèle à son système, César n'accepta qu'une partie de ce que le sénat lui offrait; à l'entendre, le seul prix qu'il demandait de sa victoire était qu'on le débarrassât du fardeau du gouvernement. Le sénat se jeta à ses pieds pour obtenir de lui qu'il renonçât à cette funeste résolution; mais tout ce qu'il put obtenir fut que César resterait encore pendant dix ans chargé de mettre en ordre les affaires de la république. Il est vrai que César se montra moins récalcitrant pour le titre d'Auguste que le sénat lui offrit, et qu'il accepta sans trop se faire prier.
Auguste avait trente ans. Depuis neuf ans qu'il avait succédé à César, il avait fait bien du chemin, comme on voit, ou plutôt il en avait bien fait faire à la république.
C'est qu'aussi on était bien las à Rome des guerres intestines, des proscriptions civiles et des massacres de partis. A partir de Marius et de Sylla, et il y avait de cela à peu près soixante ans, on ne faisait guère autre chose à Rome que de tuer ou d'être tué, si bien que depuis un quart de siècle il fallait chercher avec beaucoup de soin et d'attention pour trouver un général, un consul, un tribun, un sénateur, un personnage notable enfin, qui fût mort tranquillement dans son lit.
Il y avait plus, c'est que tout le monde était ruiné. On supporte encore les massacres, la croix, la potence; on ne supporte pas la misère. Les chevaliers avaient des places d'honneur au théâtre, mais ils n'osaient venir occuper ces places de peur d'y être arrêtés par leurs créanciers; ils avaient quatorze bancs au cirque, et leurs quatorze bancs étaient déserts. Les provinces déclaraient ne plus pouvoir payer l'impôt: le peuple n'avait pas de pain. De l'océan Atlantique à l'Euphrate, du détroit de Gades au Danube, cent trente millions d'hommes demandaient l'aumône à Auguste.
Qui donc, en pareilles circonstances, eût même eu l'idée de faire de l'opposition contre le vainqueur d'Antoine, qui était le seul riche et qui pouvait seul enrichir les autres?
Auguste fit trois parts de ses immenses richesses, que venait de quadrupler le trésor des Ptolémées: la première pour les dieux, la seconde pour l'aristocratie, la troisième pour le peuple.