Le dimanche suivant, jour destiné à une autre revue, les deux chefs se rendirent dès le matin sur la place du Marché avec leurs troupes, afin de renouveler les manoeuvres des dimanches précédens. C'était justement à l'heure où les paysans des environs de Naples apportaient leurs fruits au marché. Pendant que les deux troupes s'exerçaient à qui mieux mieux, une dispute s'éleva, à propos d'un panier de figues, entre un jardinier de Portici et un bourgeois de Naples: il s'agissait du droit nouvellement imposé, que ni l'un ni l'autre ne voulait payer; le vendeur disant que le droit devait être supporté par l'acquéreur, et l'acquéreur disant au contraire que l'impôt regardait le vendeur. Comme cette dispute fit quelque bruit, le peuple, rassemblé pour voir manoeuvrer les Turcs et les chrétiens, accourut à l'endroit où la discussion avait lieu et fit cercle autour des discutans. Tirés de leur préoccupation par le bruit qui commençait à éclater, quelques soldats des deux troupes abandonnèrent leurs rangs pour aller voir ce qui se passait. Comme la chose prenait de l'importance, ils firent bientôt signe à leurs camarades d'accourir; ceux-ci ne se firent pas répéter l'invitation deux fois, le cercle s'agrandit alors et commença de former un rassemblement formidable. En ce moment, le magistrat chargé de la police, et qu'on nommait l'élu du peuple, arriva, et, interpellé à la fois par les bourgeois et les jardiniers pour savoir à qui appartenait de payer le droit, il répondit que le droit était à la charge des jardiniers. A peine cette décision est-elle rendue, que les jardiniers renversent à terre leurs paniers pleins de fruits, déclarant qu'ils aiment mieux les donner pour rien au peuple que de payer cette odieuse imposition. Aussitôt le peuple se précipite, se heurte, se presse pour piller ces fruits, lorsque tout à coup un homme s'élance au milieu de la foule, se fait jour, pénètre jusqu'au centre du rassemblement, impose silence à la multitude, qui se tait à sa voix, et là déclare au magistrat qu'à partir de cette heure, le peuple napolitain est décidé à ne plus payer d'impôts. Le magistrat parle de moyens coercitifs, menace de faire venir des soldats. Le jeune homme se baisse, ramasse une poignée de figues, et, toute mêlée de poussière qu'elle est, la jette au visage du magistrat, qui se retire hué par la multitude, tandis que le jeune homme, arrêtant les deux troupes prêtes à poursuivre le fugitif, se met à leur tête, fait ses dispositions avec la rapidité et l'énergie d'un général consommé, les distribue en quatre troupes, ordonne aux trois premières de se répandre par la ville, d'anéantir toutes les maisons de péage, de brûler tous les registres des gabelles, et d'annoncer l'abolition de tous les impôts, tandis qu'à la tête de la quatrième, grossie de la plus grande partie des assistans, il marchera droit au palais du vice-roi. Les quatre troupes partirent au cri de: Vive Masaniello!
C'était Masaniello, ce jeune homme qui en un instant avait refoulé l'autorité comme un tribun, avait divisé son armée comme un général, et avait commandé au peuple comme un dictateur.
Le duc d'Arcos était déjà informé de ce qui se passait; le magistrat s'était réfugié près de lui et lui avait tout raconté. Masaniello et sa troupe trouvèrent donc le palais fermé. Le premier mouvement du peuple fut de briser les portes. Mais Masaniello voulut procéder avec une certaine légalité. En conséquence, il allait faire sommer le vice-roi de paraître ou d'envoyer quelqu'un en son nom, lorsque la fenêtre du balcon s'ouvrit et que le magistrat parut, annonçant que l'impôt sur les fruits venait d'être levé. Mais ce n'était déjà plus assez: la multitude, en reconnaissant sa force et en voyant qu'on pouvait lui céder, était devenue exigeante. Elle demanda à grands cris l'abolition de l'impôt sur la farine. Le magistrat annonça qu'il allait chercher une réponse, rentra dans le palais, mais ne reparut pas.
Masaniello haussa la voix, et de toute la force de ses poumons annonça qu'il donnait au vice-roi dix minutes pour se décider.
Ces dix minutes écoulées, aucune réponse n'ayant été faite, Masaniello, d'un geste d'empereur, étendit la main. A l'instant même la porte fut enfoncée et la multitude se rua dans le palais, criant: A bas les impôts! brisant les glaces et jetant les meubles par les fenêtres. Mais, arrivée à la salle du dais, toute cette foule, sur un mot de Masaniello, s'arrêta devant le portrait du roi, se découvrit, salua, tandis que Masaniello protestait à haute voix que c'était non point contre la personne du souverain qu'il se révoltait, mais contre le mauvais gouvernement de ses ministres.
Pendant ce temps, le duc d'Arcos s'était sauvé par un escalier dérobé; il avait sauté dans une voiture et s'éloignait au grand galop dans la direction du Château-Neuf. Mais bientôt reconnu par la populace, il fut poursuivi et allait être atteint lorsque de la portière de la voiture s'échappèrent des poignées de ducats. La foule se rua sur cette pluie d'or et laissa échapper le duc, qui, trouvant le pont du Château-Neuf levé, fût forcé de se réfugier dans un couvent de minimes.
De là il écrivit deux ordonnances: l'une qui abolissait tous les impôts quels qu'ils fussent, l'autre qui accordait à Masaniello une pension de six mille ducats, s'il voulait contenir le peuple et le faire rentrer dans son devoir.
Masaniello reçoit ces deux ordonnances, les lit toutes deux au peuple du haut du balcon du duc d'Arcos, déchire celle qui lui est personnelle et en jette les morceaux à la multitude, en criant que, pour tout l'or du royaume, il ne trahira pas ses compagnons. Dès ce moment, pour la multitude, Masaniello n'est plus un chef, Masaniello n'est plus un roi, Masaniello est un Dieu.
Alors, c'est lui à son tour qui envoie une députation au duc d'Arcos; cette députation est chargée de lui dire que la révolte n'a point eu lieu contre le roi, mais contre les impôts, qu'il n'a rien à craindre s'il tient les promesses faites, et qu'il peut revenir en toute sécurité à son palais. Chaque membre de la députation répond sur sa vie de la vie du duc d'Arcos. Le vice-roi accepte la protection qui lui est offerte; mais, au lieu de rentrer dans son palais dévasté, il demande à se retirer au fort Saint-Elme. La proposition est transmise à Masaniello, qui réfléchit quelques secondes et y adhère en souriant. Le duc d'Arcos se retire au château Saint-Elme. Masaniello est seul maître de la ville.
Tout cela a duré cinq heures: en cinq heures, tout le pouvoir espagnol a été anéanti, toutes les prérogatives du vice-roi détruites; en cinq heures, un lazzarone en est venu à traiter d'égal à égal avec le représentant de Philippe IV, qui le fait roi à sa place en lui abandonnant la ville, et cette étrange révolution s'est accomplie sans qu'une goutte de sang ait été versée.