Le développement que prenait la révolte, ou plutôt le génie de celui qui la dirigeait, épouvanta le vice-roi. Il envoya le duc de Matalone à Masaniello pour lui demander quel était le but qu'il se proposait et quelles étaient les conditions auxquelles la ville pouvait rentrer sous le pouvoir de son souverain. Masaniello nia que la ville fût révoltée contre Philippe IV, et, en preuve de cette assertion, il montra à l'ambassadeur tous les coins de rues ornés de portraits du roi d'Espagne, que, pour plus grand honneur, on avait abrités sous des dais. Quant aux conditions qu'il lui plaisait d'imposer, elles se bornaient à une seule: c'était la remise au peuple de l'original de l'ordonnance de Charles-Quint, laquelle, à partir du jour de sa date, excluait pour l'avenir toute imposition nouvelle.

Le vice-roi parut se rendre, fit fabriquer un faux titre et l'envoya à Masaniello. Mais Masaniello, soupçonnant quelque trahison, fit venir des experts et leur remit l'ordonnance. Ceux-ci déclarèrent que c'était une copie et non l'original.

Alors Masaniello descendit de son échafaud, marcha droit au duc de Matalone, lui reprocha sa supercherie; puis, l'ayant arraché de son cheval et fait tomber à terre, il lui appliqua son pied nu sur le visage, après quoi il remonta sur son trône et ordonna que le duc fût conduit en prison. La nuit suivante le duc séduisit le geôlier à force d'or et s'échappa.

Le vice-roi vit alors à quel homme il avait affaire, et, ne pouvant le tromper, il voulut l'abattre. En conséquence, il donna ordre à toutes les troupes qui se trouvaient au nord, à Capoue et à Gaëte; au midi, à Salerne et dans ses environs, de marcher sur Naples. Masaniello apprit cet ordre, divisa son armée en trois corps, envoya ses lieutenans avec un de ces corps au devant des troupes qui venaient de Salerne, marcha avec l'autre au devant des troupes qui venaient de Capoue, et laissa le troisième corps sous le commandement d'Ardizzone pour garder Naples.

On croit que ce fut pendant cette expédition, qui éloignait momentanément Masaniello de Naples, que les premières propositions de trahison furent faites à Ardizzone, avec autorisation de les communiquer à ses deux colléges, Cataneo et Renna.

Masaniello battit les troupes du vice-roi, tua mille hommes et fit trois mille prisonniers qu'il ramena en grande pompe à Naples, et auxquels il donna pleine et entière liberté sur la place du Marché. Ces trois mille hommes prirent à l'instant place parmi les milices napolitaines en criant: Vive Masaniello!

De leur côté, Cataneo et Renna avaient repoussé les troupes qui leur étaient opposées. La compagnie de la Mort, surtout, qui faisait partie de leur corps d'armée, avait fait merveille.

Le duc d'Arcos n'avait plus de ressource; il avait essayé de la ruse, et Masaniello avait découvert la trahison; il avait essayé de la force, et Masaniello l'avait battu. Il résolu donc de traiter directement avec lui; se réservant mentalement de le trahir ou de le briser à la première occasion qui se présenterait.

Cette fois, pour donner plus de poids à la négociation, il choisit pour négociateur le cardinal Filomarino. Le peuple, qui se défiait du prélat, voulut un instant s'opposer à cette nouvelle entrevue, mais Masaniello répondit du cardinal, et l'entrevue eut lieu.

Masaniello venait de donner l'ordre de brûler trente-six palais appartenant aux trente-six seigneurs les plus éminens de la noblesse espagnole et napolitaine. Le cardinal Filomarino supplia Masaniello de révoquer cet ordre, et Masaniello le révoqua.