Ce temple, au reste, était fort ancien et fort célèbre. Annibal, arrêté devant Pouzzoles, où les Romains avaient envoyé une colonie sous le commandement de Quintus Fabius, alla visiter ce même temple, et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fit, dit Tile-Live, un sacrifice au roi des enfers.

Nous longeâmes les bords du lac en marchant de l'orient à l'occident, et bientôt nous traversâmes une tranchée antique que nous ne franchîmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'était le lit du canal que Néron, ce désireur de l'impossible, comme dit Tacite, fit creuser en allant de Baïa à Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de long et être assez large pour que deux galères à cinq rangs de rames pussent y passer de front. Ce canal était destiné, dit Suétone, à remplacer la navigation des côtes qui alors, comme aujourd'hui, était fort mauvaise. Néron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait eu: un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grèce pour lequel tout était préparé. Malheureusement, il ne put jouir de la voie qu'il avait ouverte à force de bras et d'argent. La révolution de Galba arriva, et comme le dit Néron lui-même au moment de se couper la gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste.

Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait autrefois la ville de Cumes. Une seule porte est restée debout, et on l'appelle, je ne sais pourquoi, l'Arco-Felice. C'est à deux pas de cette porte qu'était le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce tombeau dans son voyage à Naples, et en parle dans son itinéraire. On assure qu'il a été depuis transporté au musée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a au musée un tombeau qu'on montre pour celui-là.

C'est aussi à Cumes que Pétrone se fit ouvrir les veines, mais en véritable sybarite qu'il était, dans un bain parfumé, en causant avec ses amis. Il se refermait les veines quand la conversation devenait plus intéressante, il les rouvrait quand elle languissait. Enfin, il fit apporter les vases Murrhins, qu'il brisa pour que Néron n'en héritât point; puis il changea de lieu, car il fallait que cette mort violente eût l'apparence d'une mort volontaire; puis il glissa, au moment de mourir, à un ami le manuscrit de Trimalcion, cet immortel monument des débauches impériales, dont il avait été le complice avant d'en être l'historien.

C'était une époque curieuse que celle-là! Le pouvoir suprême s'était tellement perfectionné que le bourreau était devenu un personnage inutile. Un signe suffisait, un geste disait tout. Le condamné comprenait la sentence, rentrait chez lui, faisait un testament où il léguait la moitié de son bien à César, pour que sa famille put hériter de l'autre moitié; remerciait l'empereur de sa clémence, faisait chauffer un bain, se couchait dedans et s'ouvrait les veines. S'ouvrir les veines était la mort à la mode; un homme comme il faut ne se servait plus de l'épée ni du poignard: c'était bon pour des stoïciens comme Caton, ou pour des soldats comme Brutus et Cassius; mais à des Romains du temps de Néron il fallait une mort voluptueuse comme la vie, une mort sans douleur, quelque chose de pareil à l'ivresse et au sommeil. Quand on appelait son barbier, il demandait avec la plus grande simplicité du monde: Faut-il prendre mes rasoirs ou ma lancette? et il était arrivé un temps où ces vénérables fraters pratiquaient plus de saignées qu'ils ne faisaient de barbes.

Puis, comme ceux à qui on ne pouvait pas faire signe de se tuer, comme à Pétrone, qui n'était qu'un riche dandy; comme à Lucain, qui n'était qu'un pauvre poète; comme à Sénèque, qui n'était qu'un beau parleur; comme à Burrhus, qui n'était qu'un vieux soldat; comme à Pallas, qui n'était qu'un misérable affranchi; pour un père qui vivait trop vieux, par exemple; pour une mère, pour un oncle, on avait Locuste, la Voisin du temps. Il y avait chez elle un assortiment de poisons comme peu de chimistes modernes en possèdent. Chez elle, on achetait de confiance. D'ailleurs, ceux qui avaient peur d'être volés essayaient sur des enfans et ne payaient que s'ils étaient contens.

Peut-on se faire une idée de ce qu'un pareil monde serait devenu si la religion chrétienne n'était pas arrivée pour le purifier!

Cependant, comme Énée, nous nous avancions vers l'antre de la Sibylle. A cinquante pas de la porte, nous trouvâmes le concierge qui vint à nous la clé à la main, tandis que des porteurs, restés en arrière, nous attendaient sur le seuil avec des torches allumées. L'appareil nous paraissait peu agréable. D'ailleurs, nous avions déjà vu tant de souterrains, de grottes et d'antres, que nous commencions à avoir assez de ces sortes de plaisanteries. Nous échangeâmes un signe qui voulait dire: Sauve qui peut! Mais il était trop tard; nous étions entourés, nous étions captifs, nous étions la chose des ciceroni; nous étions venus pour voir, nous ne devions pas nous en aller sans avoir vu. En un instant, la porte s'ouvrit, nous fûmes enveloppés, pris, poussés, et nous nous trouvâmes dedans. Il n'y avait plus moyen de s'en dédire.

Nous fîmes à peu près cent pas, non dans cette haute caverne que nous nous attendions à trouver sur la foi de Virgile: Spelunca alta fecit, mais dans un corridor assez bas et assez étroit. Ces cent pas faits, nous crûmes que nous en étions quittes, et nous voulûmes retourner en arrière. Bast! nous n'avions vu encore que le vestibule. En ce moment, Jadin, qui marchait le premier, jeta des cris de paon; il n'avait pas écouté ce que lui disait son guide, et il était tombé dans l'eau jusqu'au genou. Cette fois, nous crûmes que c'était fini et que nous avions eu assez de plaisirs; nous nous trompions encore. Comme chacun de nous était entre deux guides, l'un qui portait une torche, et l'autre qui, comme le page de M. Marlborough, ne portait rien du tout, une manoeuvre à laquelle nous ne pouvions nous attendre s'exécuta. Le guide qui était devant nous se baissa, le guide qui était derrière nous se haussa, de sorte que, par un mouvement rapide comme la pensée, chacun de nous, madame Malibran comme les autres, se trouva sur le dos d'un cicerone. Dès lors il n'y eut plus de défense possible, et nous nous trouvâmes à la merci de l'ennemi.

Hélas! ce que l'on nous fit faire de tours et de détours dans cette affreuse caverne, ce qu'on nous conta de bourdes abominables à l'endroit de cette bonne sibylle qui n'en pouvait mais, la quantité innombrable de coups qu'on nous donna à la tête contre le plafond, et aux genoux contre la muraille, Dieu seul le sait! Mais ce que je sais, moi, c'est qu'en sortant de ce guêpier j'avais une envie démesurée de rendre à qui de droit les horions que j'avais reçus. Cependant nous comprîmes que, comme on n'irait pas dans de pareils lieux de son plein gré, et qu'il est convenu qu'on doit les avoir vus, il faut bien qu'il y ait des gens qui vous y portent de force. Le résultat de ce raisonnement fut que nos porteurs se partagèrent deux piastres de pour-boire; moyennant quoi ils nous reconduisirent, les torches à la main et en nous appelant altesses, jusqu'aux bords du lac Achéron.