Agrippine emporta ce qu'elle était venue demander à l'empoisonneuse Locuste: c'était une espèce de pâte qu'on pouvait parfaitement délayer dans une sauce. Le lendemain, on servit à l'empereur Claude des champignons farcis; Claude adorait les champignons; il dévora le plat tout entier. Il n'y avait rien d'étonnant que Claude mourût d'indigestion, après avoir avalé à lui seul un plat de champignons qui eût pu suffire à six personnes. Mais Claude ne mourait pas; Claude sentait une grande pesanteur à l'estomac. Il fit venir son médecin, un médecin grec fort habile, ma foi, nommé Xénophon. Ce médecin lui ordonna d'ouvrir la bouche et lui frotta la gorge avec les barbes d'une plume empoisonnée. Claude mourut.
On annonça à Rome que Claude allait mieux.
Après avoir fait de Claude un dieu, il fallait faire de Néron un empereur. Voici ce que c'était que Néron: c'était, à cette époque, un enfant de quinze ans, né, au dire de Pline, les pieds en avant, ce qui était un signe de malheur; mais, signe de malheur plus certain encore, né de Domitius et d'Agrippine: c'était l'avis de son père lui-même. Comme on le félicitait de la naissance du jeune Lucius et que les courtisans voyaient d'avance en lui d'heureuses destinées pour le monde: «Vous êtes bien aimables, dit Domitius, mais je doute fort qu'il puisse naître quelque chose de bon d'Agrippine et de moi.»
Domitius ne s'était pas trompé: c'était un terrible enfant que ce jeune Néron. L'éducation ne lui avait pas manqué: au contraire, il avait près de lui Sénèque, qui lui avait appris le grec et le latin; Burrhus, qui lui avait appris la tactique militaire et l'escrime. Il chantait comme l'histrion Diodore, dansait comme le mime Pâris, conduisait un char comme Apollon. Aussi avait-il, avant toute chose, la prétention d'être artiste. Néron chanteur, Néron danseur, Néron cocher d'abord, Néron empereur ensuite.
Cela n'empêcha pas qu'il n'accueillit avec une grande joie la mort de Claude et qu'il ne fit tout ce qu'il fallait pour souffler le monde à son cousin Britannicus. Il est vrai que pour cela il n'avait pas grand'chose à faire, il n'avait qu'à laisser agir Agrippine; il se contenta, quand il apprit que le dernier plat qu'avait mangé Claude était un plat de champignons, de dire que les champignons étaient le mets des dieux. Le mot n'était pas tendre pour son père adoptif, mais il était joli: il fit fortune.
Cependant Néron était pas monté sur le trône pour faire des mots; il avait près de lui Narcisse et Tigelius, qui le poussaient a faire autre chose. Puis les passions commençaient à fermenter dans cette jeune tête, car pour son coeur elles n'en approchèrent jamais. Il avait des amours cachés, pour lesquelles Sénèque, son précepteur, lui prêtait le nom d'un de ses beaux-frères. Agrippine le sut, et cela lui donna fort à penser. Elle commençait à comprendre que la lutte serait plus opiniâtre qu'elle ne s'y était attendue d'abord; elle voulut effrayer Néron par un jeu de bascule, elle se retourna vers Britannicus.
Alors, ce fut Néron qui sortit un soir du Palatin. Avec qui? on ne sait pas; avec son ami Othon peut-être, ce futur empereur de Rome, avec lequel, dans ses orgies nocturnes, Néron allait frapper aux portes et battre les passans. Et, à son tour, il se rendit chez Locuste. Il trouva la pauvre femme toute tremblante: l'avis lui avait été donné qu'elle devait être arrêtée le lendemain. On commençait à la soupçonner de vendre du poison; et à qui ce soupçon était-il venu? A Agrippine!
Néron la rassura et lui promit sa protection; mais à condition qu'elle lui donnerait une eau qui tuerait à l'instant même.
La nuit se passa à faire bouillir des herbes; le matin, on eut deux petites fioles d'eau claire et limpide comme de l'eau de roche. Locuste proposa d'en faire l'essai sur un esclave, mais Néron fit observer qu'un homme n'avait pas la vie assez dure, et qu'il fallait chercher quelque animal de résistance. Un sanglier barbotait dans la cour: Locuste le montra à Néron. On versa une des deux fioles dans une assiette pleine de son, et l'on fit manger ce son au sanglier qui mourut comme s'il était frappé de la foudre.
Néron rentra au palais. Il mangeait ordinairement dans la même chambre que Britannicus, mais non à la même table. Chacun des deux jeunes gens avait un dégustateur qui buvait avant eux de chaque liqueur qu'on leur offrait, qui mangeait avant eux de chaque plat qui leur était servi. Britannicus buvait tiède; il était un peu souffrant. Son dégustateur, après en avoir bu le tiers à peu près, lui présenta à dessein une boisson que le jeune homme trouva trop chaude. «Remettez-moi de l'eau froide là-dedans,» dit Britannicus en tendant son verre. On lui versa l'eau préparée par Locuste. Britannicus but sans défiance. Son dégustateur ne venait-il pas de boire devant lui? Mais à peine avait-il bu qu'il poussa un cri et tomba à la renverse.