Fontana n'était pas assez riche pour entretenir des fouilles à ses frais: il se contenta donc, en artiste pieux qu'il était, de continuer les excavations en réparant à mesure ce qu'il était forcé de détruire; il passa ainsi sous le temple d'Isis sans le renverser, et aujourd'hui encore on peut suivre sa marche par les soupiraux du canal qu'il traça.
Pendant ce temps Herculanum dormait, plus tranquille que sa soeur en infortune, car sa tombe à elle était plus sûre et plus profonde; mais, comme si une loi de ce monde était qu'il n'y aura pas de repos éternel, même pour les morts, l'heure de sa résurrection sonna avant même qu'eut sonné celle de Pompeïa.
Ce fut un prince d'Elbeuf, de la maison de Lorraine, qui comprit le premier quel était le trésor que seize siècles avaient dédaigneusement foulé aux pieds. Marié à une fille du prince de Salsa, et désirant embellir une maison de campagne qu'il avait achetée aux environs de Portici, il commença d'acheter aux paysans des environs tous les fragmens d'antiquités qu'ils lui apportèrent. D'abord il prit tout ce qu'on lui apporta; puis, comme avec l'abondance son goût devint plus difficile, il exigea que les choses eussent une certaine valeur pour en faire l'acquisition. Enfin, voyant qu'on lui apportait chaque jour de nouvelles richesses, il résolut de remonter lui-même à cette source et fit venir un architecte. L'architecte demanda des renseignemens aux paysans, reconnut des localités, et prit si bien ses mesures que dès sa première fouille, exécutée vers l'an 1720, on retrouva deux statues d'Hercule, on découvrit un temple circulaire, soutenu par quarante-huit colonnes d'albâtre, vingt-quatre extérieures, vingt-quatre intérieures; et enfin on mit au jour sept nouvelles statues grecques, que le libéral prince d'Elbeuf donna en pur don au prince Eugène de Savoie.
Mais, comme on le comprend, la chose fit grand bruit: on exagéra encore les merveilles de la ville souterraine; le gouvernement intervint et ordonna au prince d'Elbeuf d'interrompre ses excavations. Les fouilles restèrent quelque temps suspendues.
Enfin, le jeune prince des Asturies, don Carlos, monta sur le trône de Naples sous le nom de Charles III, fit bâtir le Palais de Portici, et, achetant la maison du prince d'Elbeuf avec tout ce qu'elle contenait, reprit les fouilles et les fit continuer jusqu'à quatre-vingts pieds de profondeur. Ce ne fut plus alors un monument solitaire ou un temple isolé que l'on rencontra: ce fut une ville tout entière disparue sous la lave, gisante entre Portici et Resina, et que sa position d'abord, puis des inscriptions, les unes grecques, les autres latines, firent reconnaître pour l'ancienne ville d'Herculanum.
Mais l'extraction de cette cité n'était point facile; la cité était emboîtée dans son moule de lave; il fallait briser le bronze pour arriver à la pierre; on s'aperçut bientôt des frais énormes que nécessitait ce travail inconnu, et après quelques années on y renonça. Ces quelques années avaient cependant produit des trésors.
Il faut dire aussi que l'attention fut tout à coup détournée d'Herculanum et se reporta sur Pompeïa. Déjà, vers la fin du siècle précédent, on avait trouvé dans des ruines, sur les bords du fleuve Sarno, un trépied et un petit Priape en bronze; puis d'autres objets précieux avaient été le résultat d'une fouille particulière faite en 1689, à environ un mille de la mer, sur le flanc oriental du Vésuve; enfin, en 1748, des paysans creusent un fossé, quelque chose leur résiste; ils redoublent d'efforts, découvrent des monumens, des maisons, des statues; la ville ensevelie revoit le jour, la cité perdue est retrouvée; Pompeïa sort de son tombeau, morte il est vrai, mais belle encore, comme au jour où elle y est descendue. Jusqu'à cette heure on a évoqué l'ombre des hommes: de ce moment on va évoquer le spectre d'une ville. L'antiquité, racontée par les historiens, chantée par les poètes, rêvée par les savans, a pris tout à coup un corps: le passé se fait visible pour l'avenir.
Malheureusement, comme nous l'avons dit, une sensation peut être détruite, du moins en partie, par la progression. Ainsi est-il généralement de Pompeïa, qui, pour son malheur, a Herculanum sur son chemin. En effet, Herculanum, au lieu d'irriter la curiosité, la fatigue: on descend dans les fouilles d'Herculanum comme dans une mine, par une espèce de puits: ensuite viennent des corridors souterrains où l'on ne pénètre qu'avec des torches; corridors noircis par la fumée, qui de temps en temps laissent entrevoir, comme par la déchirure d'un voile, le coin d'une maison, le péristyle d'un temple, les degrés d'un théâtre; tout cela incomplet, mutilé, sombre, sans suite, sans ensemble, et par conséquent sans effet. Aussi, au bout d'une heure passée dans ces souterrains, le plus terrible antiquaire, l'archéologue le plus obstiné, le plus infatigable curieux, n'éprouvent-ils qu'un besoin, celui de respirer l'air du ciel, ne ressentent-ils qu'un désir, celui de revoir la clarté du jour. Ce fut ce qui nous arriva.
Nous nous remîmes en route après avoir visité cette momie de ville, et nous reprîmes la route qui conduit de Naples à Salerne. A une demi-lieue de la tour de l'Annonciation, une route s'offrit tracée sur le sable, s'enfonçant vers la gauche, et présentant à son entrée un poteau avec cette inscription: Via di Pompei. Nous la prîmes, et au bout d'une demi-heure de marche nous rencontrâmes une barrière qui s'ouvrit devant nous, et nous nous trouvâmes à cent pas de la maison de Diomède, et par conséquent à l'extrémité de la rue des Tombeaux.
Là, il faut le dire, malgré le tort qu'Herculanum fait à Pompeïa, l'impression est vive, profonde, durable; cette rue des Tombeaux est un magnifique péristyle pour entrer dans une ville morte; puis, tous ces monumens funèbres placés aux deux côtés de la route consulaire au bout de laquelle s'ouvre béante la porte de Pompeïa, ne dépassant pas la couche de sable qui les recouvrait, se sont conservés intacts comme au jour où ils sont sortis des mains de l'artiste: seulement le temps a déposé sur eux en passant cette belle teinte sombre, ce vernis des siècles, qui est la suprême beauté de toute architecture.