Aussi, c'est là que véritablement les Romains se récréaient. Avec les hommes, nature civilisée, combattans sortis de l'école, meurtriers qui se poignardaient avec art, tout était à peu près prévu d'avance. On aurait pu, pour peu qu'on fût un habitué, donner le programme de l'assaut, dire comment tel maître porterait tel coup, comment tel autre le parerait. Mais avec les lions, avec les tigres, avec les panthères, avec les rhinocéros, avec les boas et les crocodiles, c'était bien différent: là, tout était imprévu. Chaque animal déployait le courage, la force ou la ruse qui lui était propre. C'était véritablement un combat, c'était plus qu'un combat, c'était un carnage. Les duels entre gladiateurs finissaient tous de la même manière à peu près: le blessé tombait sur un genou, s'avouait vaincu, tendait la gorge et recevait le coup de la manière la plus gracieuse qu'il lui était possible. Mais on se lasse de tout, même de voir mourir avec grâce. Puis, d'ailleurs, ces diables de gladiateurs s'entendaient entre eux; ils ne se faisaient pas souffrir le moins du monde: ils coupaient la carodite, et tout était dit. Il y avait si peu d'agonie, que ce n'était pas la peine d'en parler; tandis que les animaux, peste! ils n'y mettaient pas de complaisance; ils frappaient où ils pouvaient et comme ils pouvaient, des dents, des griffes, de la corne; ils brisaient bras et jambes, faisaient voler des lambeaux de chair jusqu'au trône de l'empereur, jusqu'à la tribune des vestales et des chevaliers; ils s'acharnaient sur le moribond, lui fouillaient la poitrine, lui rongeaient la tête, lui buvaient le sang; il n'y avait pas moyen de prendre une pose théâtrale, de choisir une attitude académique: il fallait souffrir, il fallait se débattre, il fallait crier; cela du moins, c'était amusant à voir, c'était curieux à étudier! Aussi, l'empereur Claude, de grotesque mémoire, ne s'en rassasiait-il pas. Il y venait au point du jour, il y restait jusqu'à midi, et souvent encore, quand le peuple s'en allait pour dîner, il demeurait seul sur son trône, interrogeait l'inspecteur des jeux sur l'heure où ils allaient recommencer. Eh bien! je vous le disais, avez-vous les goûts de l'empereur Claude? Voici votre affaire:
N. Popidi
Rufi · fam. glad. IV · K · nov. Pompeis
Venatione et XII · K · mai.
Mala et vela erunt
O. Procurator, felicitas.
«La troupe des gladiateurs de Numerius Popidius Rufus donnera une chasse à Pompeïa, le quatrième jour des calendes de novembre et le douzième jour des calendes de mai. On y déploiera les voiles. Octavius, procurateur des jeux. Salut!»
Au reste, si vous ne vous sentez pas bien dans l'auberge de M. Varinus, vous savez que vous pouvez vous loger en ville. Cherchez, il y a des pancartes d'appartemens à louer de tous côtés. Un second étage vous va-t-il?
«Cneus Pompeius Diogenes louera aux calendes de juillet l'étage supérieur de sa maison.»
Ou bien aimez-vous mieux être principal locataire et gagner quelque chose en détaillant? Il y a une certaine Julia Felix, fille de Spurius, qui propose de louer, du premier au six des ides d'août, et pour cinq années consécutives, une partie de son patrimoine, se composant d'un appartement de bains, d'un venereum et de neuf cents boutiques et étaux. Seulement vous êtes prévenu que c'est une personne honnête et qui tient à ce qu'il ne se passe chez elle que des choses convenables. Autrement le bail sera résilié de plein droit. Voici les conditions; c'est à prendre ou à laisser:
In praediis Juliae S.P.F. Felicis locantur balneum,
Venereum et nongentum tabernae, pergulae.
Coenacula ex idibus Aug. primis, in id.
Aug. sextas, annos continuos quinque
S·Q·D·L·E·N·C.
Je vous avais bien dit qu'elle était fort sévère; sa dernière condition n'est indiquée que par des initiales.
Maintenant, si vous n'êtes venu ni pour louer ni pour sous-louer, si vous ne voulez pas dépenser votre argent au théâtre ou au cirque, si votre bourse est vide, ce qui peut arriver aux plus honnêtes gens de la terre, et ce qui arrive même plutôt à ceux-là qu'à d'autres, attendez jusqu'au jour des calendes de juin: l'édile donne spectacle gratis.
Vous savez ce que c'est qu'un édile, n'est-ce pas? C'est un homme qui a mangé le tiers de sa fortune pour arriver où il est, et qui mangera les deux autres tiers pour devenir préteur. Aussi, quant à la justice qu'il doit rendre, il ne s'en occupe pas le moins du monde. Jugeât-il comme l'empereur Claude depuis le matin jusqu'au soir, personne ne lui en aurait la moindre obligation. Non, son état est d'amuser le peuple; c'est pour cela que le peuple l'a nommé. Aussi donne-t-il une fête tous les huit jours, un combat de gladiateurs tous les mois et une chasse tous les semestres. C'est que les animaux coûtent cher; il faut les faire venir de l'Atlas, du Nil, de l'Inde. Avec le prix d'un lion à crinière, on achète huit gladiateurs. Les panthères coûtent six mille sesterces, et les tigres dix mille. On ne trouve plus de rhinocéros qu'au delà du lac Natron. Il faut remonter jusqu'à la troisième cataracte pour pêcher un crocodile de dix pieds, et le moindre boa est hors de prix.