Comme nous allions descendre le grand escalier des Studi, le gardien, qui était sans doute satisfait de la rétribution que nous lui avions donnée, nous demanda à voix basse si nous ne voulions pas visiter la galerie de Murat. Nous acceptâmes, en lui demandant comment la galerie de Murat se trouvait aux Studi. Il nous répondit alors que, lorsque le roi Ferdinand avait repris son royaume, on avait partagé en famille tous les objets abandonnés par le roi déchu. Cette galerie était devenue la propriété du prince de Salerne qui, ayant eu besoin de quelque chose comme cent mille piastres, les emprunta sur gage à son auguste neveu actuellement régnant. Or, le gage fut cette galerie, laquelle, pour plus grande sûreté de la créance, fut transportée au musée Bourbon.
Il y a là, entre autres chefs-d'oeuvre, treize Salvator Rosa, deux ou trois Van-Dick, un Pérugin, un Annibal Carrache, deux Gérard des Nuits, un Guerchin, les Trois Âges de Gérard, puis dans un petit coin, derrière un rideau de fenêtre, un tableau de quatorze pouces de haut, et de huit pouces de large, une de ces miniatures grandioses comme en fait Ingres quand le peintre d'histoire descend au genre, une petite merveille enfin, comme l'Arètin, comme le Tintoret! c'est Francesca de Rimini et Paolo, au moment où les deux amans s'interrompent et «ce jour-là ne lisent pas plus avant.»
Demandez, je vous le répète, à visiter cette galerie, ne fût-ce que pour voir ce charmant petit tableau.
Nous sortîmes enfin, ou plutôt on nous mit à la porte. Il était quatre heures et demie, et nous avions outre-passé d'une demi-heure le temps fixé pour la visite du musée. Il est vrai qu'à Naples il n'y a rien de fixe, et qu'avec une colonate, c'est-à-dire avec cinq francs cinq sous, on fait et l'on fait faire bien des choses.
Nous n'avions pas marché cent pas qu'au coin de la rue de Tolède nous nous trouvâmes face à face avec un monsieur d'une cinquantaine d'années qu'il me sembla à la première vue avoir rencontré à Paris dans le monde diplomatique. Probablement je ne lui étais pas inconnu non plus, car il s'approcha de moi avec son plus charmant sourire.
—Eh! bonjour, mon cher Alexandre, me dit-il d'un ton protecteur; comment êtes-vous à Naples sans que j'en sois averti? Ne savez-vous donc pas que je suis le protecteur-né des artistes et des gens de lettres?
Le faquin! Il me prit une cruelle envie de lui briser quelque chose d'un peu dur sur le dos; mais je me retins, me doutant bien qu'il accepterait cette réponse et que tout serait fini là.
En effet, pour mon malheur, c'était…
A l'autre chapitre, je vous dirai qui c'était.