—Et de ne pas jeter mes perles devant… mes compatriotes?

—Je ne saurais que vous approuver.

—Et d'en avoir refusé six cents ducats du prince de Salerne?

—J'en eus fait autant à votre place.

—Cependant vous n'avez vu jusqu'ici que le moins précieux de mes trois tableaux.

—Je verrai les autres avec le même intérêt; mais comment sont-ils en votre possession, mon cher hôte, et quel en est l'auteur?

—Ah! voilà, vous allez me traiter, vous aussi, de vieux bavard, ni plus ni moins que mes bons voisins de Sainte-Agathe. Ma foi, tant pis; je vais vous conter tout cela d'un bout à l'autre, car il faut que vous sachiez que ce n'est pas seulement le prix des tableaux, mais encore, mais surtout le souvenir de celui qui nous les a donnés, qui nous les rend si chers, à moi comme à tous ceux qui m'ont précédé dans ma famille, comme à tous ceux qui viendront après moi. Asseyons-nous là, dit-il en prenant une des chaises, et prêtez-moi quelques momens d'attention.

—Je vous écoute.

—Il y a deux cents ans de cela, comme je crois vous l'avoir dit, que le père du grand-père de mon aïeul, un pauvre paysan comme moi, se tenait sur le pas de sa porte, pour prendre un peu le frais, après une rude journée de travail. La soirée s'annonçait comme devant être orageuse; de gros nuages, amoncelés lentement pendant le jour, enveloppaient de toutes parts l'horizon. La lune, qui s'allumait déjà comme un phare, perçait à peine de sa clarté rougeâtre cet épais rideau de vapeurs. Rosalvo Pascoli (c'est ainsi que se nommait le paysan), après avoir regardé le ciel deux fois du côté de Capoue et deux fois du côté de Gaëte, s'était levé pour rentrer, lorsqu'il vit s'avancer vers lui un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d'une taille au dessous de la moyenne, dont l'extérieur annonçait plutôt un mendiant qu'un voyageur. Son teint était presque aussi brun que celui d'un Maure, ses cheveux d'un noir d'ébène flottaient au gré du vent, hérissés et en désordre; ses vêtemens étaient en lambeaux. Figurez-vous, en un mot, le portrait de mon petit Salvator, tel que vous l'aurez rencontré tantôt sur la grande route, mais plus grand, plus maigre et plus déguenillé, si cela est possible.

Cependant l'inconnu aborda Rosalvo d'un pas ferme, et lui demanda d'un ton hardi et cavalier: