—D'autant plus que cela ne sert à rien, continua l'étranger en souriant. Pliez jusqu'à terre un jeune arbre plein de sève et de vigueur; quand vous l'aurez courbé comme un arc, il vous échappe et se redresse tout à coup vers le ciel. On m'envoya à l'école chez les bons religieux, qui m'ennuyaient à périr. On n'eût pas été fâché de faire de moi un prêtre, voire même un camaldule; mais, au lieu d'apprendre mon latin et de réciter mes psaumes, je volais tout le charbon qui me tombait sous la main pour tracer des paysages sur les murs des cellules, ou dessiner le profil de mon révérend précepteur. Dieu seul peut savoir ce que mes chefs-d'oeuvre m'ont coûté de calottes.

—On allait jusqu'à vous battre! s'écria le paysan indigné.

—Et on n'y allait pas de main morte, je vous en réponds; si bien qu'un jour que la correction m'avait paru un peu rude, je plantai là mon collége et mes maîtres, et je me sauvai au bout du monde, en Pouille, en Calabre, dans les Abruzzes, que sais-je? J'ai erré de vallée en vallée, de montagne en montagne; j'ai souffert le froid et la faim. Je suis tombé dans les mains des brigands qui m'ont forcé à être des leurs. Mais à travers tous mes voyages, au milieu de tous mes malheurs, si je pouvais me procurer un crayon ou des pinceaux, si je pouvais jeter sur le papier ou sur la toile tout ce qui me passait par le cerveau, tout ce qui frappait mes regards, j'oubliais mes chagrins et ma misère, je ne pleurais plus que de joie, et je tombais à genoux pour bénir Dieu, qui m'avait donné des yeux pour admirer la nature, un coeur pour en sentir les merveilles, une main pour en retracer les beautés.

—Mon Dieu, que votre état doit être sublime: interrompit le pauvre paysan, animé par le feu de l'artiste.

—Enfin, je revins à Naples, continua le jeune homme. Mon père était mort; ma soeur aînée avait épousé Fracanzani, un peintre de talent et de coeur, que la fortune avait traité presque aussi mal que mon père et mon oncle. On dirait que l'indigence est devenue pour nous autres une tradition de famille. Je me mis à travailler nuit et jour pour aider mon beau-frère. Vains efforts! les marchands me jetaient au nez mes paysages, ou bien le prix que j'en retirais ne suffisait pas pour acheter mes brosses et mes couleurs. On m'appelait, comme par mépris, Salvatoriello, et pourtant, j'en jure Dieu, on me nommera un jour Salvator! Découragé, avili, dévoré de chagrin et de fièvre, j'allais succomber à mon désespoir, lorsque celui dont je porte le nom a daigné me sauver par un miracle.

Je venais de vendre un tableau au plus juif de mes brocanteurs. Le malheureux me reprochait encore les quelques sous qu'il m'avait donnés pour prix de mon oeuvre, lorsqu'un beau carrosse armorié s'arrête tout à coup devant sa boutique. La portière s'ouvre, et un personnage d'un noble aspect, d'une tournure imposante, fait signe au revendeur, et demande à voir le tableau qu'on vient d'exposer à l'étalage. Tandis que le marchand se confond en révérences, caché derrière les roues de la voiture, je ne perds pas un mot de leur entretien.

—Quel est le sujet de ce tableau? demandait le cavalier en prenant la toile des mains du brocanteur.

—Vous le voyez, Excellence, c'est une Agar dans le désert.

—Je n'ai jamais rien vu de si profondément senti, répliqua tout haut le cavalier, et quel prix demandes-tu de cet ouvrage?

—Monseigneur, c'est vingt… c'est vingt-cinq ducats tout au juste: c'est le prix qu'il m'a coûté.