—Ah ça! mes amis, reprit enfin le jeune homme, quoique je comprenne à présent que votre hospitalité ne peut pas se payer au prix de l'or, vous me permettrez que je vous prouve au moins ma reconnaissance. Demain je quitterai cette maison de bonne heure pour aller où Dieu m'appelle. Mais je ne veux pas me séparer de vous sans vous laisser un souvenir. Je dois avoir ici dans ma besace des pinceaux, des couleurs, des morceaux de toile et d'étoffes, des cordes de luth et des papiers de musique; en un mot, tout mon bagage de bohémien et d'artiste. Vous voyez que ce n'est pas lourd. Je vais vous faire une esquisse. Cela n'a pas une grande valeur pour le moment; mais plus tard, qui sait? vous la vendrez peut-être assez bien, si la prophétie du bon Lanfranco vient à s'accomplir.

Ce fut alors, monsieur, que d'une main ferme et sûre il esquissa le beau paysage que vous venez d'admirer. Vous savez maintenant de qui je veux parler, si toutefois le style du tableau ne vous avait déjà révélé le nom de l'auteur. Je vais vous montrer les deux autres, et je vous dirai, le plus brièvement qu'il me sera possible, à quelle occasion on en fit cadeau à ma famille.

Arrivé à ce point de son histoire, le descendant de Rosalvo Pascoli fit une pause et me regarda avec une légère hésitation, partagé qu'il était, l'honnête vieillard, entre la crainte et le désir de continuer son récit.

Vraiment, il s'écoutait lui-même avec tant de bonheur, qu'il eût été dommage de troubler la joie de ce brave homme, moitié paysan, moitié artiste, de cette excellente nature amphibie, si le lecteur veut bien nous passer le mot. Je le priai donc d'aller toujours; et c'est une justice à lui rendre, il ne se le fit pas répéter deux fois.

—Où en étions-nous donc restés, monsieur?

—Le jeune homme était parti pour Rome, afin d'y retrouver le cavalier Lanfranco, et maître Rosalvo, votre trisaïeul, je crois, avait accepté l'esquisse que vous venez de me montrer.

—Eh bien! continua le vieillard, pendant douze ans on n'entendit plus parler de Salvatoriello. Les paysans de Sainte-Agathe retournèrent à leurs travaux ordinaires, et personne ne songea plus au jeune voyageur qui s'était arrêté par un soir d'orage sous le toit du bon Rosalvo.

Au bout de la douzième année, un jour, vers midi, par un éclatant soleil de juillet, le village entier fut mis en émoi par l'arrivée d'un étranger de la plus haute distinction. A voir le train qu'il menait, on eût dit un prince du Saint-Empire, ou un grand d'Espagne de première classe. Les postillons faisaient claquer leur fouet comme s'ils eussent conduit le duc d'Arcos en personne. Une nombreuse escorte d'estafiers, de valets et de pages suivait ou précédait la voiture attelée de six chevaux qui fumaient sous leur harnais et blanchissaient leurs mors d'une écume bouillante. L'étranger fit arrêter son équipage devant la porte de Rosalvo, et, sans donner le temps à ses domestiques d'abattre le marchepied, il sauta légèrement à terre. C'était un noble et brillant cavalier de trente-deux à trente-quatre ans, d'une beauté mâle et fière, d'une rare élégance. Ses traits vivement accusés, ses yeux très noirs, sa peau très brune, sa moustache fine et retroussée, le faisaient ressembler plutôt à un Espagnol qu'à un Napolitain, et plutôt à un Arabe qu'à un Espagnol.

Il portait le plus beau costume qu'on puisse voir. Cape et pourpoint richement brodés, toque à médaillon d'or à plumes flottantes, épée à fourreau de velours, à poignée de diamans. Tout cela était d'un luxe écrasant, d'une magnificence inouïe. Tandis que le pauvre Rosalvo, les cheveux tout blancs, le dos voûté par les années, s'avançait lentement pour demander quel était l'éminent personnage qui daignait s'arrêter devant sa porte, celui-ci le prévint, et, faisant quelques pas à sa rencontre, lui expliqua en peu de mots l'objet de sa visite.

—Je suis un amateur de tableaux, lui dit-il, un antiquaire forcené; pour l'acquisition d'un chef-d'oeuvre qui manque à ma galerie, pour l'achat d'un camée qui manque à ma collection, je donnerais la moitié de ma fortune. Souvent je descends de ma voiture, souvent je fais une demi-lieue à pied pour fouiller les villes et les villages, les châteaux et les chaumières, le palais du riche et le taudis du pauvre; car bien des fois j'ai découvert des meubles rares, des armures de prix, des curiosités d'une grande valeur, là où je m'attendais le moins d'en trouver.