Lorsque nous traversons Naples avec nos idées libérales, puisées, non pas dans l'étude individuelle des peuples, mais dans de simples théories émises par des publicistes, et que nous jetons un coup d'oeil léger à la surface de ce peuple que nous voyons couché presque nu sur le seuil des palais et dans les angles des places où il mange, dort et se réveille, notre coeur se serre à la vue de cette misère apparente, et nous crions dans notre philanthropique élan: «Le peuple napolitain est le peuple le plus malheureux de la terre.»
Nous nous trompons étrangement.
Non, le peuple napolitain n'est pas malheureux, car ses besoins sont en harmonie avec ses désirs. Que lui faut-il pour manger? une pizza ou une tranche de cocomero à mettre sous sa dent; que lui faut-il pour dormir? une pierre à mettre sous sa tête. Sa nudité, que nous prenons pour une douleur, est au contraire une jouissance dans ce climat ardent où le soleil l'habille de sa chaleur. Quel dais plus magnifique pourrait-il demander aux palais qui lui prêtent leur seuil que le ciel de velours qui flamboie sur sa tête? Chacune des étoiles qui scintillent à la voûte du firmament n'est-elle pas dans sa croyance une lampe qui brûle au pied de la Madone? Avec deux grains par jour, ne se procure-t-il pas le nécessaire, et de son superflu ne lui reste-t-il pas encore de quoi payer largement l'improvisateur du môle et le conducteur du corricolo?
Ce qui est malheureux à Naples, c'est l'aristocratie, qui, à peu d'exceptions près, est ruinée, comme nous l'avons dit à propos de la noblesse de Sicile, par l'abolition des majorats et des fidéicommis; c'est la noblesse, qui porte un grand nom et qui n'a plus de quoi le dorer, qui possède des palais et qui laisse vendre ses meubles.
Ce qui est malheureux à Naples, c'est la classe moyenne, qui n'a ni commerce ni industrie, qui tient une plume et qui ne peut écrire, qui a une voix et qui ne peut parler; c'est cette classe qui calcule qu'elle aura le temps d'être morte de faim avant qu'elle réunisse à elle assez de nobles philosophes et de lazzaroni intelligens pour se faire une majorité constitutionnelle.
Nous reviendrons en temps et lieu sur le mezzo ceto et sur les lazzaroni. Cet article nous a déjà entraîné trop loin, puisqu'il ne devait être consacré qu'à la noblesse; mais de déduction en déduction on fait le tour du monde. Que notre lecteur se rassure; nous nous apercevons à temps de notre erreur, et nous nous arrêtons à Tolède.
IV
Toledo.
Toledo est la rue de tout le monde. C'est la rue des restaurans, des cafés, des boutiques; c'est l'artère qui alimente et traverse tous les quartiers de la ville; c'est le fleuve où vont se dégorger tous les torrens de la foule. L'aristocratie y passe en voiture, la bourgeoisie y vend ses étoffes, le peuple y fait sa sieste. Pour le noble, c'est une promenade; pour le marchand, un bazar; pour le lazzarone, un domicile.
Toledo est aussi le premier pas fait par Naples vers la civilisation moderne, telle que l'entendent nos progressistes, c'est le lien qui réunit la cité poétique à la ville industrielle, c'est un terrain neutre où l'on peut suivre d'un oeil curieux les restes de l'ancien monde qui s'en va et les envahissemens du nouveau monde qui arrive. A côté de la classique osteria aux vieux rideaux tachetés par les mouches, un galant pâtissier français étale sa femme, ses brioches et ses babas. En face d'un respectable fabricant d'antiquités à l'usage de messieurs les Anglais se pavane un marchand d'allumettes chimiques. Au dessus d'un bureau de loterie s'élève un brillant salon de coiffure; enfin, pour dernier trait caractéristique de la fusion qui s'opère, la rue de Toledo est pavée en lave comme Herculanum et Pompéia, et éclairée au gaz comme Londres et Paris.