Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepter la moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion à Barbaja. Il avait toujours sous sa main de quoi récompenser largement et de quoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle accommodante à l'endroit des décors, un public encourageait-il les débutans avec cette bienveillance qui triple les moyens d'un artiste, un gouvernement ne lésinait-il pas trop sur la subvention? ville, public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de l'impresario; il leur envoyait Rubini, la Pasta, Lablache, l'élite de sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop exigeante, si un autre public abusait de son droit de siffler acheté à la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses chiens, comme il les appelait par une expression énergique; leur faisait écorcher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait les plaintes et les sifflets des patiens avec le même sang-froid qu'un empereur romain assistant au spectacle du cirque.
Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge d'avant-scène, en face du roi, un soir de première représentation, grave, impassible, se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le public. Si c'était l'artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à l'immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un: «Can de Dio!» qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, c'était le public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipère, et lui lançait à pleine voix un: «Fioli d'una vacea, voulez-vous vous taire vous ne méritez que de la canaille!» Si c'était le roi par hasard qui manquait d'applaudir à temps, Barbaja se contentait de hausser les épaules et sortait en grommelant de sa loge.
Barbaja ne se fiait à personne du soin de former sa troupe; il avait pour principe d'engager le moins possible les artistes connus, parce qu'une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître, et qu'avec des talens célèbres il y avait plus à perdre qu'à gagner. Il aimait mieux les créer lui-même, et commençait d'ordinaire ses expériences in anima vili.
Voici sa manière de procéder:
Il sortait par une belle matinée de mai ou de septembre, et se faisait conduire par son cocher dans les environs de Naples. Arrivé à la campagne, il descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et s'acheminait seul et à pied à la recherche de l'ut de poitrine. S'il rencontrait un paysan assez beau, assez bien tourné et assez paresseux pour faire un ténor, il s'approchait de lui amicalement, lui posait la main sur l'épaule, et engageait la conversation à peu près en ces termes:
—Eh bien! mon ami, le travail nous fatigue un peu, n'est-ce pas? Nous n'avons pas la force de lever la bêche?
—Je me reposais, eccellenza.
—Connu! connu! le paysan napolitain se repose toujours.
—C'est qu'il fait une chaleur étouffante. Et puis la terre est si dure!
—Je parie que tu dois avoir une belle voix; je ne connais rien qui soulage et qui donne des forces comme un peu de musique; si tu me chantais une chanson?