Dès qu'un domestique a atteint l'âge ou le degré d'infirmité exigé pour être reçu pauvre de saint Janvier, et qu'il a son diplôme signé par le trésorier du saint, il n'a plus à s'inquiéter de rien que de prier le ciel de lui envoyer le plus grand nombre d'enterremens possible.
En effet, il n'y a pas d'enterrement un peu fashionable sans les pauvres de saint Janvier. Tout mort qui se respecte un peu doit les avoir à sa suite. On les convoque à domicile, ils se rendent à la maison mortuaire, reçoivent trois carlins par tête et accompagnent le corps à l'église et au lieu de la sépulture, en tenant à la main droite une petite bannière noire flottant au bout d'une lance. Tant qu'ils accompagnent le convoi, le plus grand respect accompagne les pauvres de saint Janvier; mais comme il n'est pas de médaille, si bien dorée qu'elle soit, qui n'ait son revers, à peine les malheureux invalides cessent-ils d'être sous la protection du cercueil qu'ils perdent le prestige qui les défendait, et qu'ils deviennent purement et simplement les lanciers de la mort. Alors ils sont hués, conspués, poursuivis et reconduits à domicile à coups d'écorce de citrons et de trognons de choux, à moins que par bonheur il ne passe, entre eux et les assaillans, un chien ayant une casserole à la queue. On sait que, dans tous les pays du monde, une casserole et un chien réunis par un bout de ficelle sont un grave événement.
Le gonfalonier, les confrères, la caisse mortuaire, les porteurs, le marchand de morue et les pauvres de saint Janvier arrivèrent donc devant le no. 15 de la rue de Toledo; là, comme le convoi était parvenu à sa destination, il fit halte. Quatre portefaix montèrent au premier, prirent la bière posée sur deux tréteaux, la descendirent et la déposèrent dans la caisse d'argent: aussitôt le prieur frappa la terre de son bâton, et le convoi, reprenant le chemin par lequel il était venu, rentra lentement dans l'église des Pèlerins.
Le lendemain des obsèques, le prieur, selon ses habitudes bourgeoises, qui le tenaient toute la journée à son comptoir, sortait à la nuit tombante pour aller faire son petit tour au Môle, récitant mentalement un De profundis pour l'âme de don Philippe Villani, lorsqu'au détour de la rue San-Giacomo, il vit venir à sa rencontre un homme qui lui paraissait ressembler si merveilleusement au défunt, qu'il s'arrêta stupéfait. L'homme s'avançait toujours, et, à mesure qu'il s'avançait, la ressemblance devenait de plus en plus frappante. Enfin, lorsque cet homme ne fut plus qu'à dix pas de distance, tout doute disparut: c'était l'ombre de don Villani elle-même.
L'ombre, sans paraître s'apercevoir de l'effet qu'elle produisait, s'avança droit vers le prieur. Le pauvre marchand de morue était resté immobile; seulement la sueur coulait de son front, ses genoux s'entrechoquaient, ses dents étaient serrées par une contraction convulsive; il ne pouvait ni avancer ni reculer: il essaya de crier au secours; mais, comme Énée sur la tombe de Polydore, il sentit sa voix expirer dans son gosier, et un son sourd et inarticulé qui ressemblait à un râle d'agonie s'en échappa seul.
—Bonjour, mon cher prieur, dit le fantôme en souriant.
—In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, murmura le prieur.
—Amen! répondit le fantôme.
—Vade retro, Satanas! s'écria le prieur.
—A qui donc en avez-vous, mon très cher? demanda le fantôme en regardant autour de lui, comme s'il cherchait quel objet pouvait causer la terreur dont paraissait saisi le pauvre marchand de morue.