—Mais comment se fait-il, puisque vous êtes mort avant-hier et que nous vous avons enterré hier, que je vous rencontre aujourd'hui?

—C'est que je suis ressuscité, dit don Philippe.

Et, donnant au bon prieur une tape d'amitié sur l'épaule, don Philippe continua son chemin. Le prieur resta dix minutes à la même place, regardant s'éloigner don Philippe, qui disparut au coin de la rue de Toledo. La première idée du bon prieur fut que Dieu avait fait un miracle en faveur de don Philippe; mais en y réfléchissant bien, le choix fait par Notre-Seigneur lui sembla si étrange qu'il convoqua le soir même le chapitre pour lui exposer ses doutes. Le chapitre convoqué, le digne marchand de morue lui raconta ce qui lui était arrivé, comment il avait rencontré don Philippe, comment don Philippe lui avait parlé, et comment enfin don Philippe en le quittant lui avait annoncé, comme avait fait le Christ à la Madeleine, qu'il était ressuscité le troisième jour.

Sur dix personnes dont se composait le chapitre, neuf parurent disposées à croire au miracle; une seule secoua la tête.

—Doutez-vous de ce que j'ai avancé? demanda le prieur.

—Pas le moins du monde, répondit l'incrédule; seulement je crois peu aux fantômes, et comme tout ceci pourrait bien cacher quelque nouveau tour de don Philippe, je serais d'avis, en attendant plus amples informations, de le faire assigner en dommages-intérêts comme s'étant fait enterrer sans être mort.

Le lendemain, on laissa chez le portier de la maison no. 15, rue de Toledo, une sommation conçue en ces termes: «L'an 1835, ce 18 novembre, à la requête de la vénérable confrérie des Pèlerins, moi, soussigné, huissier près le tribunal civil de Naples, j'ai fait sommation à feu don Philippe Villani, décédé le 15 du même mois, de comparaître dans la huitaine devant le susdit tribunal, pour prouver légalement sa mort, et, dans le cas contraire, se voir condamner à payer à ladite vénérable confrérie des Pèlerins cent ducats de dommages-intérêts, plus les frais de l'enterrement et du procès.»

C'était le jour même du jugement du procès que nous nous étions trouvés au milieu du rassemblement qui attendait, rue de Forcella, l'ouverture du tribunal. Le tribunal ouvert, la foule se précipita dans la salle d'audience et nous entraîna avec elle. Tout le monde s'attendait à voir juger le défunt par défaut; mais tout le monde se trompait: le défunt parut, au grand étonnement de la foule, qui s'ouvrit en le voyant paraître, et le laissa passer avec un frissonnement qui prouvait que ceux qui la composaient n'étaient pas bien certains au fond du coeur que don Philippe Villani fût encore réellement de ce monde. Don Philippe s'avança gravement et de ce pas solennel qui convient aux fantômes; puis, s'arrêtant devant le tribunal, il s'inclina avec respect.

—Monsieur le président, dit-il, ce n'est pas moi qui suis mort, mais un de mes amis chez lequel je logeais; sa veuve m'a chargé de son enterrement, et comme, pour le quart d'heure, j'avais plus besoin d'argent que de sépulture, je l'ai fait enterrer à ma place. Au surplus, que demande la vénérable confrérie? J'avais droit à un enterrement pour un: elle m'a enterré. Mon nom était sur le catalogue: elle a rayé mon nom. Nous sommes quittes. Je n'avais plus rien à vendre: j'ai vendu mes obsèques.

En effet, le pauvre Lélio, qui avait tant fait rire les autres, venait de mourir du spleen, et c'était lui que la vénérable confrérie des Pélerins avait enseveli au lieu et place de don Philippe. Celui-ci fut renvoyé de la plainte aux grands applaudissemens de la foule, qui le reporta en triomphe jusqu'à la porte du no. 15 de la rue de Toledo.