Après ces trois autorités venait Pietro: Pietro était un joyeux compagnon qui remplissait parmi l'équipage l'emploi d'un loustic de régiment: toujours gai, sans cesse chantant, dansant et grimaçant; parleur éternel, danseur enragé, nageur fanatique, adroit comme un singe dont il avait les mouvements, entremêlant toutes les manoeuvres d'entrechats grotesques et de petits cris bouffons qu'il jetait à la manière d'Auriol; toujours prêt à tout, se mêlant à tout, comprenant tout; plein de bon vouloir et de familiarité; le plus privé avec nous de tous ses compagnons. Pietro s'était lié tout d'abord avec notre bouledogue. Celui-ci, d'un caractère moins facile et moins sociable, fut longtemps à ne répondre à ses avances que par un grognement sourd, qui finit par se changer à la longue en un murmure amical, et finalement en une amitié durable et solide, quoique Pietro, gêné dans sa prononciation par l'accent italien, n'ait jamais pu l'appeler que Melor au lieu de Milord; changement qui parut blesser d'abord son amour-propre, mais auquel il finit cependant par s'habituer au point de répondre à Pietro comme si ce dernier prononçait son véritable nom.
Giovanni, garçon gros et gras, homme du Midi avec le teint blanc et le visage joufflu d'un homme du Nord, s'était constitué notre cuisinier du moment où notre ami Cama s'était senti pris du mal de mer, ce qui lui était arrivé dix minutes après que le speronare s'était mis en mouvement; il joignait au reste à la science culinaire un talent qui s'y rattachait directement, ou plutôt dont elle n'était que la conséquence: c'était celui de harponneur. Dans les beaux temps, Giovanni attachait à la poupe du bâtiment une ficelle de quatre ou cinq pieds de longueur, à l'extrémité de laquelle pendait un os de poulet ou une croûte de pain. Cette ficelle ne flottait pas dix minutes dans le sillage qu'elle ne fût escortée de sept ou huit poissons de toute forme et de toute couleur, pour la plupart inconnus à nos ports, et parmi lesquels nous reconnaissions presque toujours la dorade à ses écailles d'or, et le loup de mer à sa voracité. Alors Giovanni prenait son harpon, toujours couché à bâbord ou à tribord près des avirons, et nous appelait. Nous passions alors avec lui sur l'arrière et, selon notre appétit ou notre curiosité, nous choisissions parmi les cétacés qui nous suivaient celui qui se trouvait le plus à notre convenance. Le choix fait, Giovanni levait son harpon, visait un instant l'animal désigné, puis le fer s'enfonçait en sifflant dans la mer; le manche disparaissait à son tour, mais pour remonter au bout d'une seconde à la surface de l'eau: Giovanni le ramenait alors à lui à l'aide d'une corde attachée à son bras; puis, à l'extrémité opposée, nous voyions reparaître dix fois sur douze le malheureux poisson percé de part en part; alors la tâche du pêcheur était faite, et l'office du cuisinier commençait. Comme sans être réellement malades nous étions cependant constamment indisposés du mal de mer, ce n'était pas chose facile que d'éveiller notre appétit. La discussion s'établissait donc aussitôt sur le mode de cuisson et d'assaisonnement le plus propre à l'exciter. Jamais turbot ne souleva parmi les graves sénateurs romains de dissertations plus savantes et plus approfondies que celles auxquelles nous nous livrions, Jadin et moi. Comme pour plus de facilité nous discutions dans notre langue, l'équipage attendait, immobile et muet, que la décision fût prise. Giovanni seul, devinant à l'expression de nos yeux le sens de nos paroles, émettait de temps en temps une opinion, qui, nous annonçant quelque préparation inconnue, l'emportait ordinairement sur les nôtres. La sauce arrêtée, il saisissait le manche du gril ou la queue de la poêle; Pietro grattait le poisson et allumait le feu dans l'entrepont; Milord, qui n'avait aucun mal de mer et qui comprenait qu'il allait lui revenir force arêtes, remuait la queue et se plaignait amoureusement. Le poisson cuisait, et bientôt Giovanni nous le servait sur la longue planche qui nous servait de table, car nous étions si à l'étroit sur notre petit bâtiment que la place manquait pour une table réelle. Sa mine appétissante nous donnait les plus grandes espérances; puis, à la troisième ou quatrième bouchée, le mal de mer réclamait obstinément ses droits, et l'équipage héritait du poisson, qui passait immédiatement de l'arrière à l'avant, suivi de Milord qui ne le perdait pas de vue depuis le moment où il était entré dans la poêle ou s'était couché sur le gril, jusqu'à celui où le mousse en avalait le dernier morceau.
Venait ensuite Filippo. Celui-là était grave comme un quaker, sérieux comme un docteur, et silencieux comme un fakir. Nous ne le vîmes rire que deux fois dans tout le courant du voyage, la première lorsque notre ami Cama tomba à la mer dans le golfe d'Agrigente; la seconde fois lorsque le feu prit au dos du capitaine, qui, d'après mes conseils et pour la guérison d'un rhumatisme, se faisait frotter les reins avec de l'eau-de-vie camphrée. Quant à ses paroles, je ne sais pas si nous eûmes une seule fois l'occasion d'en connaître le son ou la couleur. Sa bonne ou sa mauvaise disposition d'esprit se manifestait par un sifflottement triste ou gai, dont il accompagnait ses camarades chantant, sans jamais chanter avec eux. Je crus longtemps qu'il était muet, et ne lui adressai pas la parole pendant près d'un mois, de peur de lui faire une nouvelle peine en lui rappelant son infirmité. C'était du reste le plus fort plongeur que j'eusse jamais vu. Quelquefois, nous nous amusions à lui jeter du haut du pont une pièce de monnaie: en un tour de main il se déshabillait, pendant que la pièce s'enfonçait, s'élançait après elle au moment où elle était prête de disparaître, s'enfonçait avec elle dans les profondeurs de la mer, où nous finissions par le perdre de vue malgré la transparence de l'eau; puis, quarante, cinquante secondes, une minute après, montre à la main, nous le voyions reparaître, remontant parfaitement calme et sans effort apparent, comme s'il habitait son élément natal et qu'il vînt de faire la chose la plus naturelle. Il va sans dire qu'il rapportait la pièce de monnaie et que la pièce de monnaie était pour lui.
Antonio était le ménétrier de l'équipage. Il chantait la tarentelle avec une perfection et un entrain qui ne manquaient jamais leur effet. Parfois nous étions assis, les uns sur le tillac, les autres dans l'entrepont; la conversation languissait, et nous gardions le silence: tout à coup Antonio commençait cet air électrique qui est pour le Napolitain et le Sicilien ce que le ranz des vaches est pour le Suisse. Filippo avançait gravement hors de l'écoutille la moitié de son corps et accompagnait le virtuose en sifflant. Alors Pietro commençait à battre la mesure en balançant sa tête à droite ou à gauche, et en faisant claquer ses pouces comme des castagnettes. Mais à la cinquième ou sixième mesure l'air magique opérait; une agitation visible s'emparait de Pietro, tout son corps se mettait en mouvement comme avaient fait d'abord ses mains; il se soulevait sur un genou, puis sur les deux, puis se redressait tout à fait. Alors, et pendant quelques instants encore, il se balançait de droite à gauche, mais sans quitter la terre; ensuite, comme si le plancher du bâtiment se fût échauffé graduellement, il levait un pied, puis l'autre; et enfin, jetant un de ces petits cris que nous avons indiqués comme l'expression de sa joie, il commençait la fameuse danse nationale par un mouvement lent et uniforme d'abord, mais qui, s'accélérant toujours, pressé par la musique, se terminait par une espèce de gigue effrénée. La tarentelle ne prenait fin que lorsque le danseur épuisé tombait sans force, après un dernier entrechat dans lequel se résumait toute la scène chorégraphique.
Enfin venaient Sieni, dont je n'ai gardé aucun souvenir, et Gaëtano, que nous vîmes à peine, retenu qu'il fut à terre, pendant tout notre voyage, par une ophthalmie qui se déclara le lendemain de notre arrivée dans le détroit de Messine. Je ne parle pas du mousse; il était tout naturellement ce qu'est partout cette estimable classe de la société, le souffre-douleur de tout l'équipage. La seule différence qu'il y eût entre lui et les autres individus de son espèce, c'est que, vu le bon naturel de ses compagnons, il était de moitié moins battu que s'il se fût trouvé sur un bâtiment génois ou breton.
Et maintenant nos lecteurs connaissent l'équipage de la Santa Maria di Pie di Gratta aussi bien que nous-même.
Comme nous l'avons dit, tout l'équipage nous attendait sur le pont, et, amené sur son ancre, était prêt à partir. Je fis un dernier tour dans l'entrepont et dans la cabine pour m'assurer qu'on avait embarqué toutes nos provisions et tous nos effets. Dans l'entrepont, je trouvai Cama joyeusement établi entre les poulets et les canards destinés à notre table, et mettant en ordre sa batterie de cuisine. Dans la cabine, je trouvai nos lits tout couverts, et Milord déjà installé sur celui de son maître. Tout était donc à sa place et à son poste. Le capitaine alors s'approcha de moi et me demanda mes ordres; je lui dis d'attendre cinq minutes.
Ces cinq minutes devaient être consacrées à donner de mes nouvelles à monsieur le comte de Ludorf. Je pris dans mon album une feuille de mon plus beau papier, et je lui écrivis la lettre suivante:
«Monsieur le comte,
Je suis désolé que Votre Excellence n'ait pas jugé à propos de me charger de ses commissions pour Naples; je m'en serais acquitté avec une fidélité qui lui eût été une certitude de la reconnaissance que j'ai gardée de ses bons procédés envers moi.