Nous parcourûmes dans tous les sens cet étrange labyrinthe, avec ses aqueducs antiques, qui lui portent encore de l'eau comme au temps des Hiéron et des Denys, avec ses cascades de verdure qui ont l'air de se précipiter du haut des murailles, et dont le moindre vent fait onduler les riches festons, avec ses vieilles inscriptions illisibles, dans lesquelles les voyageurs cherchent à reconnaître un hommage à Euripide-Sauveur; puis nous entrâmes dans la petite église de Saint-Jean par un portique couvert, formé de trois arceaux gothiques. Une inscription gravée dans une chapelle souterraine réclame pour ce petit temple l'honneur d'être la plus ancienne église catholique de la Sicile. La voici:
Crux superior recens,
Caeterae vero antiquiores sunt,
Et antiquissima consecrationis
Signa referunt templi hujus,
Quo non habet tota Sicilia aliud
Antiquiùs.
Près de cette église sont les catacombes, catacombes bien autrement conservées que celles de Paris, de Rome et de Naples. Leur fondation est attribuée au tyran Hiéron II, mais aucune preuve n'appuie cette assertion. Selon toute probabilité, elles datent de différentes époques, et furent creusées au fur et à mesure qu'un plus grand nombre de morts réclamèrent un plus grand nombre de couches sépulcrales. Quelques tombeaux contiennent encore des ossements; dans aucun, à ce qu'on assure, on n'a trouvé d'urnes, ni de vases, mais seulement quelquefois des lampes.
Là aussi il y avait distinction entre les riches et les pauvres: les riches avaient de magnifiques colombaires à la manière des Romains; les pauvres avaient, non pas une fosse commune, mais un roc commun: leurs sépultures, simplement creusées dans le rocher, sont superposées les unes aux autres, et indiquent par leurs dimensions si elles renfermaient des hommes, des femmes ou des enfants.
Cette ville souterraine était bâtie, au reste, à l'instar des villes vivantes, et éclairée par le soleil: elle avait ses rues et ses carrefours; le jour y pénètre par des ouvertures rondes comme celles du Panthéon, et au moyen desquelles on aperçoit le ciel à travers un réseau de lierre et de broussailles. C'est près de ces catacombes et dans un bain antique que furent découvertes, il y a quelque vingt ans, les statues d'Esculape et de la Vénus Callipyge, qui font le principal ornement du musée de Syracuse.
En rentrant au couvent, nous nous croisâmes avec le frère quêteur; il revenait porteur d'une besace rondement garnie. Monsieur de Gargallo nous fit signe de le suivre jusqu'à la cuisine; nous demandâmes alors négligemment la permission de voir cette importante partie de l'établissement, elle nous fut immédiatement accordée.
Le cuisinier attendait le pourvoyeur, ayant en face de lui sur une grande table une demi-douzaine de casseroles de toute dimension qu'attendaient autant de réchauds allumés. Aux quelques mots qu'il échangea avec le frère quêteur, je crus comprendre qu'il lui reprochait de venir un peu tard; le frère quêteur s'excusa comme il put et ouvrit sa besace, doublée d'un côté d'une espèce de grand bidon en ferblanc. Le bidon fut tiré de son enveloppe, ouvert immédiatement, et présenta à la vue son gros ventre tout farci d'ailes de poulets, de cuisses de canards, de moitiés de pigeons, de tranches de gigots, de côtelettes de mouton, et de râbles de lapins. Le cuisinier jeta un oeil satisfait sur la récolte du jour, puis, avec une agilité admirable, il distribua, à l'aide de ses doigts, les différents échantillons dans les casseroles, à la manière dont un prote décompose une forme, mettant les cuisses avec les cuisses, les ailes avec les ailes, assortissant les espèces entre elles, et formant un tout complet des différentes parties qui avaient appartenu à des individus du même genre; puis, ayant fait à chaque espèce une sauce assortie au sujet, il servit à la sainte communauté un dîner qui ne laissait pas d'offrir un fumet fort tentateur et une mine des plus succulentes, et que le prieur nous invita fort gracieusement à partager. Malheureusement, c'était à nous surtout qu'était applicable le proverbe gastronomique, que, pour trouver la cuisine bonne il ne faut pas la voir faire. Nous remerciâmes donc, avec une reconnaissance non moins sentie que si nous n'avions pas assisté à l'étrange préparation qui nous avait pour le moment ôté l'appétit; quant à Jadin il était à tout jamais guéri de l'idée de se mettre en pension chez aucun des quatre ordres mendiants.
Comme il se faisait tard et que nous étions en course depuis le matin, nous revînmes chez le comte de Gargallo, où nous trouvâmes un dîner qui nous fit glorifier le Seigneur, qui nous avait envoyé l'idée de refuser celui des capucins.
Le soir, nous courûmes tous les cabarets de la ville, afin de déguster les meilleurs vins, et d'en faire une provision, que nous envoyâmes à bord du speronare. Lucrèce Borgia venait de mettre à la mode le vin de Syracuse, et je ne voulais pas perdre une si belle occasion d'en meubler ma cave: le plus cher nous coûta 17 sous le fiasco; c'était du vin qui, rendu à Paris, valait 20 francs la bouteille.
Le lendemain, nous reprîmes notre excursion interrompue la veille, mais cette fois avec un simple cicerone de place: le comte restait en ville pour organiser une promenade en bateau sur l'Anapus. J'avais d'abord offert, avec tout le faste et l'orgueil d'un propriétaire, la chaloupe du speronare et deux de nos matelots; mais, comme les guides suisses, les mariniers de Syracuse ont des privilèges que tout voyageur doit respecter.