Du haut de l'Épipoli, et en tournant le dos à la mer, on domine, à droite, la plaine où campa Marcellus, et, à gauche, tout le cours de l'Anapus. Au fond du tableau s'élève en amphithéâtre le Belvédère, joli petit village qui nous parut dormir à l'ombre de ses oliviers avec autant de volupté que les employés à l'ombre de leur télégraphe.

A cinq cents pas du village, et près du fleuve Anapus, mon guide me fit remarquer une petite chapelle gothique qu'il me proposa de visiter, attendu qu'il s'y était passé, il y avait quelque cinquante ans, une histoire terrible. Je lui répondis que je voyais parfaitement la chapelle, et que je me contenterais de l'histoire terrible, s'il me la voulait bien raconter. Mon guide me fit remarquer que l'histoire étant longue et éminemment intéressante, ne devait pas en conscience être comprise dans le tarif de la journée, qui était d'une demi-piastre. Je le tranquillisai en lui assurant qu'il aurait une demi-piastre pour sa journée et une demi-piastre pour l'histoire. Dès lors, il ne fit plus aucune difficulté, et commença un récit auquel nous reviendrons dans un autre chapitre.

L'heure était plus qu'écoulée. Nous approchions de midi; le soleil était à son zénith et m'inondait libéralement d'une chaleur de quarante degrés, réfléchie par les dalles de Tychè. Je pensai qu'il était temps de revenir à Jadin, et de reprendre avec lui le chemin de Syracuse. Je m'acheminai donc vers le théâtre, où, à mon grand étonnement, je ne trouvai plus que son siège sans carton et sans parasol. Je commençais à craindre que Jadin n'eût été victime de quelque histoire terrible dans le genre de celle que venait de me raconter mon guide, lorsque je l'aperçus à cheval sur la branche majeure d'un superbe figuier qui lui donnait à la fois de l'ombre et de la nourriture. Je m'approchai de lui, et lui fis observer que le meunier auquel appartenait l'arbre pourrait trouver fort étrange la liberté qu'il prenait; mais Jadin me répondit fièrement qu'il était chez lui, et que, moyennant dix grains, il avait acheté le droit de manger des figues à discrétion, et même d'en remplir ses poches. Le marché me parut médiocre pour le meunier, la veste de panne de Jadin contenant onze poches de différentes grandeurs.

Nous revînmes vers la ville au pas de course, et trempés comme si l'on nous eût plongés dans l'un des trois ports de Syracuse. Cela m'expliqua la métamorphose en fontaine d'Aréthuse et de Cyané; une heure de plus à ce délicieux soleil, et nous passions évidemment à l'état de fleuves.

Monsieur de Gargallo avait prévu que, par cette grande chaleur, nous serions peu disposés à nous remettre immédiatement en route. Il avait en conséquence retenu la barque pour trois heures seulement, ce qui nous laissait une demi-heure de bain et une heure et demie de sieste. Aussi, lorsque les mariniers vinrent nous dire que tout était prêt, étions-nous frais et dispos comme si nous n'avions pas quitté nos lits depuis la veille.

Nous nous embarquâmes cette fois dans le grand port. C'est là qu'eut lieu la fameuse bataille navale entre les Athéniens et les Syracusains, dans laquelle les Athéniens eurent vingt vaisseaux brûlés et soixante coulés à fond. Dix ou douze barques dans le genre de celle sur laquelle nous étions montés composent aujourd'hui toute la marine des Syracusains.

Notre première visite fut pour le fleuve Alphée. A tout seigneur tout honneur. Ce fleuve Alphée, comme nous l'avons dit, après avoir disparu à Olympie, reparaît dans le grand port à deux cents pas de la fontaine Aréthuse; le bouillonnement de ses flots est visible à la surface de la mer, et on prétend qu'en plongeant une bouteille à une certaine profondeur, on la retire pleine d'eau douce et parfaitement bonne à boire. Malheureusement, nous ne pûmes vérifier le fait, les objets d'expérimentation nous manquant.

Nous nous dirigeâmes alors, en traversant le port en droite ligne, vers l'embouchure de l'Anapus, autre fleuve qui ne manque pas non plus d'une certaine distinction mythologique, quoiqu'il soit plus connu par la rivière Cyané qu'il épousa que par lui-même. En effet, la rivière Cyané, qui se joint à lui à un quart de lieue à peu près de son embouchure, était ce qu'il y avait de mieux dans l'aristocratie des nymphes, des nayades et des hamadryades. On ne connaît précisément ni son père ni sa mère, mais on sait de source certaine qu'elle était cousine de cette autre Cyané, fille du fleuve Méandre, changée en rocher pour n'avoir pas voulu écouter un beau jeune homme qui l'aimait passionnément, et qui se tua en sa présence sans que sa mort lui causât la moindre émotion. Hâtons-nous de dire que sa cousine n'était point de si dure trempe; aussi fut-elle changée en fontaine, ce qui autrefois était la métamorphose usitée pour les âmes sensibles. Voici à quelle occasion cet accident mémorable arriva. Nous le laisserons raconter à monsieur Renouard, traducteur des Métamorphoses d'Ovide. Ce morceau, qui date de 1628, donnera une idée de la manière dont on comprenait l'antiquité vers le milieu du règne de Louis XIII, dit le Juste, non pas, comme on pourrait le croire, pour avoir fait exécuter messieurs de Marsillac, de Boutteville, de Cinq-Mars, de Thou et de Montmorency, mais parce qu'il était né sous le signe de la balance.

Pluton vient d'enlever Proserpine, et l'emporte sur son char sans trop savoir lui-même où il la conduit; enfin, il arrive dans les environs d'Ortygie. Voici le texte du traducteur:

«C'est là qu'était Cyané, la nymphe la plus renommée qui fût lors en Sicile, et qui a laissé dans ce pays-là son nom aux eaux qui le portent encore. Elle parut hors de l'eau environ jusqu'au ventre, et, reconnaissant Proserpine, se présenta pour la secourir: «Vous ne passerez pas plus avant, dit-elle à Pluton. Comment voulez-vous être par force le gendre de Cérès? La fille méritait bien d'être gagnée par de douces paroles, non pas d'être enlevée. Pour l'avoir vous la deviez prier et non pas la forcer. Quant à moi, je vous dirai bien, s'il m'est permis de mettre en comparaison ma bassesse avec sa grandeur, que j'ai été autrefois aimée du fleuve Anape, mais il ne m'eut pas de la façon en mariage. Il rechercha longtemps mon amitié, et il ne jouit point de mon corps qu'il n'eût premièrement acquis mes volontés.» En faisant de telles remontrances, elle étendait les bras d'un côté et d'autre tant qu'elle pouvait, pour empêcher le chariot de passer outre; dont Pluton irrité donna de son trident, sceptre de son empire, un si grand coup contre terre, qu'elle se fendit, et fit une ouverture à ses effroyables chevaux, par laquelle ils se rendirent incontinent dans le sombre palais des ombres avec la proie qu'ils traînaient. Cyané en eut tel crève-coeur, tant d'avoir vu enlever ainsi Prosperpine que d'avoir été méprisée, qu'elle en conçut un deuil en son âme dont elle ne put jamais être consolée. Nourrissant de larmes ses peines secrètes, elle se consuma si bien qu'elle fondit en pleurs, et se convertit en ces ondes desquelles elle avait été déesse tutélaire. On vit peu à peu ses membres s'amollir; ses os perdirent leur dureté et se rendirent ployables, comme firent aussi ses ongles. Tous les membres les plus faibles, ainsi que les cheveux, les doigts, les pieds et les cuisses, devinrent premièrement liquides, car un corps, moins il est épais, plus tôt il est changé en eau. Puis après les épaules, les reins, les côtes et l'estomac s'écoulèrent en ruisseaux. Enfin ses veines corrompues, au lieu de sang, ne furent pleines que d'eau, et de tout son corps rien ne lui resta qu'on pût arrêter avec la main.»