Le marquis et la marquise descendirent de leur litière en se disputant, et sans que l'un songeât à offrir la main à l'autre, de sorte que la marquise fut obligée d'appeler ses domestiques pour qu'ils l'aidassent à descendre. Quant au jeune comte, il sauta lestement de la sienne, tira un beau miroir de sa poche pour s'assurer que sa coiffure n'était pas dérangée, rajusta son jabot, jeta aristocratiquement son chapeau sous son bras gauche, et entra dans la petite église à la suite de ses nobles parents.

Contre l'attente du jeune comte, il n'y avait, à l'exception du prêtre, du sacristain et des enfants de choeur, absolument personne dans la chapelle. Il jeta donc un regard assez maussade de tous côtés, fit mondainement trois ou quatre tours dans l'église, et finit, se trouvant fort durement à genoux, par s'asseoir dans le confessionnal, où, préparé comme il l'était au sommeil par le mouvement de la litière, il ne tarda point à s'endormir.

Le comte dormait comme on dort à dix-huit ans. Aussi l'office des morts s'écoula-t-il sans que serpent, orgue, ni De Profundis le réveillassent. L'office terminé, la marquise le chercha de tous côtés et l'appela même à voix basse; mais le marquis, aigri encore par son voyage, se retourna vers sa femme, et lui dit que son fils n'était qu'un libertin qu'elle gâtait par son excessive faiblesse maternelle, et qu'il voyait bien que, quand il était perdu, ce n'était pas à l'église qu'il fallait le chercher. La pauvre mère n'avait rien à répondre à cela: l'absence du jeune homme, dans une circonstance aussi solennelle, déposait contre lui; elle baissa la tête et sortit de la chapelle. Derrière elle, le marquis en ferma la porte à clef, et tous deux remontèrent dans leur litière pour revenir à Syracuse. La marquise avait jeté un instant les yeux dans la litière de son fils, espérant l'y trouver; elle se trompait, la litière était parfaitement vide. Elle ordonna alors aux porteurs d'attendre jusqu'à ce que son fils revînt; mais le marquis passa la tête par la portière disant que, puisque son fils avait trouvé bon de s'éloigner sans dire où il allait, il reviendrait à pied, ce qui au reste n'était pas une grande punition, la chapelle étant éloignée d'une lieue à peine de Syracuse. La marquise, qui était habituée à obéir, monta passivement dans la litière conjugale, qui se mit aussitôt en route, suivie par la litière vide.

En rentrant au palais, elle s'informa tout bas du comte, et apprit avec une certaine inquiétude qu'il n'avait pas reparu. Cependant, cette inquiétude se calma bientôt lorsqu'elle songea que le marquis avait une maison de campagne à Belvédère, et que, selon toute probabilité, son fils, réfléchissant que, passé onze heures, Syracuse fermait ses portes sous prétexte qu'elle est ville de guerre, irait coucher à cette maison de campagne.

Mais, comme le lecteur le sait, il n'était rien arrivé de tout cela. Le comte de San-Floridio ne battait pas la campagne comme l'en accusait le marquis, et n'était point allé coucher à Belvédère comme l'espérait la marquise. Il dormait bel et bien dans son confessionnal, rêvant que la princesse de M…, la plus jolie femme de Palerme, lui donnait, tête à tête, une leçon de natation dans les bassins de la Favorite, et ronflant joyeusement à ce doux rêve.

A deux heures du matin il s'éveilla, étendit les bras, bâilla, se frotta les yeux, et, se croyant dans son lit, voulut changer de côté; mais il se cogna rudement la tête à l'angle du confessionnal. Le choc avait été si rude que le jeune comte en ouvrit les yeux tout grands et se trouva réveillé du coup. Au premier abord, il regarda avec étonnement autour de lui, n'ayant aucune idée du lieu où il se trouvait; peu à peu, le souvenir lui revint; il se rappela le voyage de la veille, son désappointement en rentrant dans la chapelle, et enfin le moment de lassitude et d'ennui qui l'avait conduit dans le confessionnal, où il s'était endormi et où il se réveillait. Dès lors, il devina le reste; il comprit que son père et sa mère, ne le voyant plus auprès d'eux, étaient retournés à Syracuse, et l'avaient laissé, sans s'en douter, derrière eux dans la chapelle. Il alla à la porte, la trouva hermétiquement fermée, ce qui le confirma dans cette supposition; alors, il tira de son gousset une montre à répétition, la fit sonner, s'assura qu'il était deux heures et demie du matin, jugea fort judicieusement que les portes de Syracuse étaient fermées, et que tout le monde était couché au château de Belvédère, ce qui ne lui laissait d'autre chance que de passer la nuit à la belle étoile. Trouvant qu'à tout prendre, si on était moins bien dans un confessionnal que dans son lit, on y était toujours mieux que dans un fossé, il se réintégra donc dans son alcôve improvisée, s'y accouda du mieux qu'il put, et referma les yeux afin d'y reprendre au plus tôt ce bon sommeil dont le fil avait été momentanément interrompu.

Le comte était peu à peu retombé dans cette sorte de crépuscule intérieur qui n'est déjà plus le jour, et qui n'est pas encore la nuit de la pensée, lorsque l'ouïe, ce dernier sens qui s'endort en nous, lui transmit vaguement le bruit d'une porte que l'on ouvrait, et qui, en s'ouvrant, criait sur ses gonds. Le comte se redressa aussitôt, plongea ses regards dans l'église, et aperçut, à la lueur de la lanterne qu'il portait à la main, un homme incliné devant l'autel latéral le plus rapproché du confessionnal où il se trouvait. Presque aussitôt cet homme se releva, approcha la lanterne de sa bouche et la souffla; puis, s'enveloppant de ce manteau moitié italien, moitié espagnol, que les Siciliens appellent un ferrajiolo, il traversa l'église dans toute sa longueur, assourdissant autant que possible le bruit de sa marche, passa si près du comte que don Ferdinand eût pu le toucher en étendant la main, s'avança vers la porte de sortie, l'ouvrit, et disparut en la refermant à clef derrière lui.

Don Ferdinand était resté muet et immobile à sa place, moitié de crainte, moitié de surprise. Notre jeune comte n'était pas une de ces âmes de fer comme on en rencontre dans les romans, un de ces héros qui, comme Nelson, demandent à quinze ans ce que c'est que la peur. Non, c'était tout bonnement un jeune homme brave et aventureux, mais superstitieux comme on l'est en Sicile, ou comme on le devient partout ailleurs, quand on se trouve de nuit seul dans une chapelle isolée, avec des tombes sous ses pieds, un autel devant soi, Dieu au-dessus de sa tête, et le silence partout. Aussi, quoique don Ferdinand eût porté la main tout d'abord à son épée, afin de se défendre contre cette apparition quelle qu'elle fût, il vit sans déplaisir, pris comme il l'était, à l'improviste, au beau milieu de son demi-sommeil, cette apparition passer près de lui sans faire mine de le remarquer. Au premier aspect, il avait cru avoir affaire à quelque être fantastique, à quelqu'un de ses aïeux qui, mécontent de la partialité avec laquelle on accordait une messe annuelle au feu marquis, sortait tout doucement de sa tombe pour venir réclamer la même faveur. Mais quand l'être mystérieux avait approché, pour la souffler, la lanterne de sa bouche, la lueur qu'elle projetait avait éclairé son visage, et le comte avait parfaitement reconnu dans le personnage au manteau un homme de haute taille, âgé de quarante à quarante-cinq ans, auquel sa barbe et ses moustaches noires donnaient, ainsi que la préoccupation intérieure qui l'agitait sans doute, une physionomie sombre et sévère. Il savait donc à quoi s'en tenir sur ce point, et était convenu qu'il venait de se trouver en face d'un être de la même espèce, sinon du même rang, que lui. Cette conviction était bien déjà quelque chose, mais ce n'était point assez pour tranquilliser tout à fait le comte: un homme inconnu ne pénétrait pas ainsi dans une chapelle, où il n'avait évidemment que faire, sans quelque mauvaise intention. Nous devons donc avouer que le coeur du jeune comte battit fortement lorsqu'il vit passer cet homme à deux pas de lui; et ces battements, qui prouvaient, quelle qu'en fût la cause, une surexcitation violente, ne cessèrent que dix minutes après que la porte se fut refermée, et que don Ferdinand se fut assuré qu'il était bien seul dans la chapelle.

On comprend qu'il ne fut plus question pour le jeune homme de se rendormir; perdu dans un monde de conjectures, il passa le reste de la nuit l'oeil et l'oreille au guet, cherchant à donner une base quelque peu solide aux édifices successifs que bâtissait son imagination. Ce fut alors qu'il se rappela cette tradition de famille où il était question d'un souterrain dans lequel un marquis de San-Floridio, proscrit et condamné à mort, était resté caché près de dix ans; mais il savait aussi que son oncle était mort sans avoir le temps de léguer le secret du souterrain à personne. Néanmoins, ce souvenir, tout incomplet et incohérent qu'il fût, jeta comme un rayon de lumière dans la nuit qui enveloppait le jeune comte: il pensa que ce secret, qu'il croyait scellé dans une tombe, avait bien pu être découvert par le hasard. La première conséquence de cette nouvelle idée fut que le souterrain était devenu le repaire d'une bande de brigands, et qu'il avait eu l'honneur de se trouver en face de leur capitaine; mais bientôt, don Ferdinand réfléchit que, depuis assez longtemps, on n'avait entendu parler dans les environs d'aucun vol considérable ou d'aucun meurtre important. Il y avait bien, comme toujours, quelques petites filouteries de bourses et de tabatières, quelques coups de couteau échangés par-ci par-là, et qui tiraient une ou deux fois la semaine le capitaine de nuit de son sommeil; mais rien de tout cela n'indiquait une bande organisée, permanente, et commandée par un chef aussi résolu que paraissait l'être l'homme au manteau: il fallait donc abandonner cette hypothèse.

Cependant, tandis que le jeune comte faisait et défaisait mille conjectures, le temps s'était écoulé, et les premiers rayons du jour commençaient à paraître; il pensa que, s'il voulait approfondir plus tard cette étrange aventure, il ne fallait pas qu'il se laissât voir aux environs de la chapelle. En conséquence, profitant du demi-crépuscule qui régnait encore, il monta, à l'aide de plusieurs chaises, sur une fenêtre, l'ouvrit, se laissa glisser en dehors, tomba sans accident d'une hauteur de huit ou dix pieds, rentra à Syracuse au moment de l'ouverture des portes, et, moyennant deux onces, le concierge lui promit de dire au marquis et à la marquise qu'il était rentré la veille une demi-heure après eux.