Quelque envie qu'eut le jeune homme de renouveler incontinent son expérience nocturne, force lui fut d'attendre au lendemain. Il lui fallait faire connaissance avec les localités, se procurer la clef de la porte du parc, et prendre quelques informations dans le voisinage.
Les informations furent sans résultat. On se rappelait bien avoir vu venir de temps en temps à Belvédère un homme dont le signalement répondait à celui que donnait le comte, mais on ne connaissait pas cet homme. Cependant le jardinier promit de prendre des renseignements plus positifs sur cet étranger.
La nuit venue, don Ferdinand sortit par la porte du jardin, armé de son épée et d'une paire de pistolets, s'achemina seul vers la chapelle, s'y enferma, gagna le confessionnal, s'y installa comme une sentinelle dans sa guérite, et veilla jusqu'au jour sans voir se renouveler l'apparition ni aucun autre événement qui y eût trait.
Le lendemain, le surlendemain et la troisième nuit, le comte renouvela la même expérience, sans en obtenir aucun résultat. Don Ferdinand commença à croire qu'il avait fait un rêve, et que son chien avait flairé la piste de quelques rats.
Don Ferdinand ne se tenait cependant point pour battu, et comptait passer encore la nuit suivante à son poste ordinaire, lorsque sa mère lui fit dire qu'ayant appris que sa soeur, abbesse du couvent des Ursulines à Catane, était fort malade, elle désirait lui faire une visite, et le priait de lui servir de chevalier. Don Ferdinand, tout absolu dans ses volontés qu'il était, avait été élevé dans des traditions de respect aristocratique pour ses parents. Il recommanda au jardinier de bien remarquer, en son absence, si l'homme à la barbe noire ne revenait pas à Belvédère, et partit aussitôt pour aller se mettre à la disposition de la marquise.
La marquise partait le lendemain matin; elle comptait que son fils et elle feraient route en litière; mais don Ferdinand, qui exécrait ce mode de locomotion, demanda la permission d'accompagner sa mère à cheval. La permission lui fut accordée, l'équitation, au dire du marquis, n'étant point un exercice moins aristocratique que la chasse, et faisant partie de ceux qui conviennent essentiellement à l'éducation d'un gentilhomme.
La marquise et le comte partirent à l'heure fixée, accompagnés de leurs campieri. Comme ils approchaient de Millili, le comte en vit sortir un homme à cheval, qui, par le chemin qu'il suivait, devait nécessairement le croiser. A mesure que cet homme approchait, don Ferdinand le regardait avec une attention plus grande: il lui semblait reconnaître l'homme au manteau; lorsqu'il fut à vingt pas de lui, il n'eut plus de doute.
Vingt projets plus insensés les uns que les autres passèrent à l'instant dans l'esprit du jeune homme: il voulait marcher droit à l'inconnu, lui mettre pistolet sur la gorge, et lui faire avouer ce qu'il était venu faire dans la chapelle de sa famille; il voulait le suivre de loin, et, en arrivant à Belvédère, le faire arrêter; il voulait attendre le soir, revenir de nuit à franc étrier, et se cacher de nouveau dans le confessionnal, espérant le surprendre; puis, il examinait l'une après l'autre les difficultés ou plutôt les impossibilités de ces divers plans, et reconnaissait que non seulement ils étaient impraticables, mais encore qu'ils lui enlevaient toute chance d'arriver à son but. Pendant ce temps, l'homme au manteau était passé.
Don Ferdinand, qui était resté en arrière, immobile sur la grande route, comme si lui et son cheval étaient pétrifiés, fut tiré de ses réflexions par un des campieri de sa mère qui venait lui demander, de la part de la marquise, la cause de cette étrange station sous un soleil de trente-cinq degrés. Don Ferdinand répondit qu'il examinait le paysage, qui, du point où il était parvenu, lui paraissait on ne peut plus pittoresque; et, donnant un coup d'éperon à son cheval, il rejoignit la litière de la marquise.
Cependant une chose tranquillisait don Ferdinand: c'est que les visites de l'inconnu à la chapelle de sa famille étaient sans doute périodiques, et que, six jours s'étant écoulés depuis la dernière qu'il avait faite jusqu'à celle qu'il comptait y faire sans doute le soir même, il n'avait qu'à attendre six autres jours encore pour le voir reparaître. Il continua donc sa route, un peu tranquillisé par cette probabilité, que la confiante imagination de la jeunesse ne tarda point à changer chez lui en certitude.