Pendant ce temps, Nunzio leva la tête au-dessus de la cabine; c'était ordinairement le signe qu'il avait quelque chose à nous dire. Nous nous approchâmes, et il nous raconta qu'avant la prise d'Alger cette petite île était un repaire de pirates qui s'y tenaient à l'affût, et qui de là fondaient comme des oiseaux de proie sur tout ce qui passait à leur portée. Un jour que Nunzio s'amusait à pêcher, il avait vu une troupe de ces barbaresques enlever un petit yacht qui appartenait au prince de Paterno, et dans lequel le prince était lui-même.

Cet événement avait donné lieu à un fait qui peut faire juger du caractère des grands seigneurs siciliens.

Le prince de Paterno était un des plus riches propriétaires de la Sicile; les barbaresques, qui savaient à qui ils avaient affaire, eurent donc pour lui les plus grands égards, et, l'ayant conduit à Alger, le vendirent au dey pour une somme de 100 000 piastres, 600 000 francs, c'était pour rien. Aussi le dey ne marchanda aucunement, sachant d'avance ce qu'il pouvait gagner sur la marchandise, paya les 100 000 piastres, et se fit amener le prince de Paterno pour traiter avec lui de puissance à puissance.

Mais, au premier mot que le dey d'Alger dit au prince de Paterno de l'objet pour lequel il l'avait fait venir, le prince lui répondit qu'il ne se mêlait jamais d'affaires d'argent, et que, si le dey avait quelque chose de pareil à régler avec lui, il n'avait qu'à s'en entendre avec son intendant.

Le dey d'Alger n'était pas fier, il renvoya le prince de Paterno et fit venir l'intendant. La discussion fut longue; enfin il demeura convenu que la rançon du prince et de toute sa suite serait fixée à 600 000 piastres, c'est-à-dire près de 4 millions, payables en deux paiements égaux: 300 000 piastres à l'expiration du temps voulu pour que l'intendant retournât en Sicile et rapportât cette somme, 300 000 piastres à six mois de date. Il était arrêté, en outre, que, le premier paiement accompli, le prince et toute sa suite seraient libres; le second paiement avait pour garant la parole du prince.

Comme on le voit, le dey d'Alger avait fait une assez bonne spéculation: il gagnait 3 500 000 francs de la main à la main.

L'intendant partit et revint à jour fixe avec ses 300 000 piastres; de son côté, le dey d'Alger, fidèle observateur de la foi jurée, eut à peine touché la somme, qu'il déclara au prince qu'il était libre, lui rendit son yacht, et pour plus de sécurité lui donna un laissez-passer.

Le prince revint heureusement en Sicile, à la grande joie de ses vassaux qui l'aimaient fort, et auxquels il donna des fêtes dans lesquelles il dépensa encore 1 500 000 francs à peu près. Puis il donna l'ordre à son intendant de s'occuper à réunir les 300 000 piastres qu'il restait devoir au dey d'Alger.

Les 300 000 piastres étaient réunies et allaient être acheminées à leur destination, lorsque le prince de Paterno reçut un papier marqué, qu'il renvoya comme d'habitude, à son intendant. C'était une opposition que le roi de Naples mettait entre ses mains, et un ordre de verser la somme destinée au dey d'Alger dans le trésor de sa majesté napolitaine.

L'intendant vint annoncer cette nouvelle au prince de Paterno. Le prince de
Paterno demanda à son intendant ce que cela voulait dire.