Cocalus régnait à Agrigente lorsque Dédale vint s'y réfugier avec tous les trésors qu'il emportait de Crète. Ces trésors étaient si considérables que le célèbre architecte demanda à son hôte la permission de bâtir un palais pour les y renfermer. Cocalus, qui avait de la terre de reste, lui dit de choisir l'endroit qui lui conviendrait le mieux, et de faire sur cet endroit ce que bon lui semblerait. L'auteur du labyrinthe choisit un rocher escarpé, accessible sur un seul point, et encore fortifia-t-il ce point de telle façon que quatre hommes suffisaient pour le défendre contre une armée.

Ceci se passait quelques années avant la guerre de Troie. Mais, comme ces ruisseaux qui s'enfoncent sous terre en sortant de leur source pour reparaître fleuves quelques lieues plus loin, la ville naissante disparaît pendant deux ou trois siècles dans l'obscurité des temps, pour briller dans les vers de Pindare, sous le nom de reine des cités. Alors, si l'on en croit Diogène de Laerce, sa population était de huit cent mille âmes, et si l'on s'en rapporte à Empédocle, cette population, entre autres défauts, portait ceux de la gourmandise et de l'orgueil si loin, qu'elle mangeait, disait-il, comme si elle devait mourir le lendemain, et qu'elle bâtissait comme si elle devait vivre toujours. Aussi, comme Empédocle était un philosophe, c'est-à-dire un personnage probablement fort insociable, il quitta cette ville de cuisiniers et de maçons pour aller s'installer sur le mont Etna, où il vécut de racines, dans une petite tour qu'il se bâtit lui-même. On sait qu'un beau matin, dégoûté sans doute de cette nouvelle résidence comme il l'avait été de l'ancienne, il disparut tout à coup, et qu'on ne retrouva de lui que sa pantoufle.

Une centaine d'années auparavant, comme chacun sait, Phalaris, chargé par ses concitoyens de la construction du temple du Jupiter Polien, avait profité des sommes énormes mises à sa disposition pour réunir une petite armée et surprendre les Agrigentins. Ce projet liberticide, exécuté avec succès pendant la célébration des fêtes de Cérès, mit les Agrigentins au désespoir. Aussi firent-ils quelques tentatives pour se délivrer de leur tyran. Mais celui-ci, qui était homme d'imagination, commanda à un artiste de l'époque un taureau d'airain deux fois grand comme nature, et dont la partie postérieure devait s'ouvrir à l'aide d'une clef. Au bout de trois mois le taureau fut fini; au bout de quatre une révolte éclata. Phalaris fit arrêter les chefs, ordonna d'amasser une grande quantité de bois sec entre les jambes du taureau, y fit mettre le feu, et lorsqu'il fut rouge, on ouvrit le monstre, et on y enfourna les rebelles. Comme il avait eu le soin d'ordonner que la gueule du taureau fût tenue ouverte, le peuple, qui assistait à l'exécution, put entendre par cette issue les cris que poussaient les patients, et qui semblaient les mugissements du taureau lui-même. Ce genre d'exécutions, renouvelé cinq ou six fois dans l'espace de dix-huit mois, eut un résultat des plus satisfaisants. Bientôt les révoltes devinrent de plus en plus rares; enfin, elle cessèrent tout à fait, et Phalaris régna, grâce à son ingénieuse invention, tranquille et respecté pendant l'espace de trente et un ans. Après sa mort, quelques critiques, jaloux de sa gloire, dirent bien que son taureau d'airain n'était qu'une contrefaçon du cheval de bois, mais il n'en est pas moins vrai que, malgré cette accusation, qui au fond ne manquait peut-être pas de quelque vérité, la gloire de l'invention finit par lui en rester tout entière.

L'époque qui suivit le règne de Phalaris fut l'ère brillante des Agrigentins. C'était à qui parmi eux ferait assaut de luxe et de magnificence. Un simple particulier, nommé Exenetus, vainqueur aux jeux, rentra dans la ville suivi de trois cents chars, tramés chacun par deux chevaux blancs élevés dans ses pâturages. Un autre, nommé Gellias, avait des domestiques stationnant à chaque porte de la ville, et dont la mission était d'amener tous les voyageurs qui passaient par Agrigente dans son palais, où les attendait une splendide hospitalité. Cinq cents cavaliers de Gela ayant traversé Agrigente dans le mois de janvier, et ayant été amenés à Gellias par ses domestiques, furent logés et nourris par lui pendant trois jours, et reçurent au moment de leur départ chacun un manteau. Gellias était en outre, s'il faut en croire la tradition, un homme de beaucoup d'esprit, ce qui, on le comprend bien, ne gâtait rien à l'hospitalité qu'on recevait chez lui. Aussi les Agrigentins, ayant eu quelques intérêts à régler avec la petite ville de Centuripa, le chargèrent de se rendre auprès d'eux et de terminer l'affaire. Gellias partit aussitôt et se présenta à l'assemblée des Centuripes. Mais comme, à ce qu'il paraît, il était haut à peine de quatre pieds et demi, et en outre assez mal pris dans sa petite taille, des éclats de rire accueillirent son apparition et un des assistants, plus impertinent que les autres, se chargea même de lui demander, au nom de l'assemblée, si tous ses concitoyens lui ressemblaient.—Non pas, messieurs, répondit Gellias. Il y a même à Agrigente de fort beaux hommes: seulement on les réserve pour les grandes républiques et pour les villes illustres; aux petites villes et aux républiques de peu de considération on leur envoie des hommes de ma taille.—Cette réponse abasourdit tellement les railleurs, que Gellias obtint de l'assemblée tout ce qu'il désirait, et eut la gloire de régler les intérêts d'Agrigente, au plus grand avantage de la chose publique.

Cependant, Carthage, qui de l'autre côté de la mer voyait Agrigente grandir en richesse et en population, comprit qu'elle devait l'avoir pour amie fidèle ou pour ennemie déclarée dans la longue lutte qu'elle venait d'entreprendre contre Rome. Non seulement les Agrigentins refusèrent l'alliance des Carthaginois, mais encore ils se déclarèrent leurs ennemis. Aussitôt Annibal et Amilcar traversèrent la mer, et vinrent mettre le siège devant la ville. Les Agrigentins jugèrent alors qu'il serait à propos de réformer quelque chose de ce luxe devenu proverbial dans l'univers entier, et décidèrent que les soldats de garde à la citadelle ne pourraient avoir plus d'un matelas, d'une couverture et de deux oreillers. Malgré cette ordonnance lacédémonienne, Agrigente fut forcée de se rendre après huit ans de siège.

Alors toutes ses richesses devinrent la proie du vainqueur: tableaux, statues, vases précieux, tout fut envoyé à Carthage. Il n'y eut pas jusqu'au fameux taureau d'airain de Phalaris qui ne traversât la mer pour aller embellir la ville de Didon. Il est vrai que, deux cent soixante ans plus tard, lorsque Scipion à son tour eut pris et pillé Carthage, comme Amilcar avait pris et pillé Agrigente, le taureau repassa la mer et fut vendu aux Agrigentins, qui avaient pour lui une affection dont on se rend difficilement compte, quand on examine les rapports peu agréables que Phalaris les avait forcés d'avoir ensemble.

Malgré cette restitution et la protection dont la couvrit Rome, Agrigente ne se releva jamais de sa chute, et ne fit que décroître jusqu'au moment où elle perdit jusqu'à son nom. Aujourd'hui, Girgenti, pauvre fille mendiante d'une race royale, ne couvre guère que la vingtième partie du sol que couvrait sa gigantesque aïeule, et compte treize mille âmes végétant à grand-peine là où florissait un million d'habitants; ce qui n'empêche pas, comme je l'ai déjà dit, qu'entre Messine la Noble et Païenne l'Heureuse, elle ne s'intitule pompeusement Girgenti la Magnifique.

La première chose qui nous frappa en sortant de la ville, fut la porte même sous laquelle nous passions, et qui est évidemment une construction sarrasine. Je voulus commencer, en face de ce monument de la conquête arabe, à mettre à l'épreuve la science patentée de notre guide, et je lui demandai s'il savait è quel siècle remontait cette porte; niais le brave Ciotta se contenta de me répondre qu'elle était fort vieille et que, comme elle faisait mauvais effet, on allait l'abattre par l'ordre de monsieur l'intendant, et la remplacer par une autre d'ordre dorique grec. Je m'informai alors du nom du digne intendant, et j'appris qu'il s'appelait Vaccari. Dieu lui fasse la paix!

Nous laissâmes à notre gauche la roche Athénienne, la plus élevée des montagnes qui dominaient l'antique Agrigente, et au sommet de laquelle étaient bâtis les temples de Jupiter Atabyrius et de Minerve. Un instant nous eûmes l'intention d'y monter; mais notre guide nous ayant appris qu'il n'y avait rien autre chose à y voir qu'un assez beau panorama, nous remîmes l'ascension à un autre voyage, et nous nous acheminâmes vers le temple de Proserpine, à laquelle les Agrigentins avaient voué une grande dévotion. Ce temple est à peu près aussi invisible que celui de Jupiter Atabyrius; seulement, sur ses fondations a poussé une petite église. A cent pas d'elle coule un fumicello, qui, après s'être appelé l'Acragas et le Dragon, se nomme tout modestement aujourd'hui la rivière Saint-Blaise: c'est la même, au reste, qui, dans l'antiquité, séparait l'antique Agrigente de Neapolis, ou la ville neuve.

Nous suivîmes l'enceinte des murs encore fort visibles, et nous nous trouvâmes bientôt à l'angle du rempart où était bâti le temple de Junon-Lucine, qui s'élève, soutenu par trente-quatre colonnes d'ordre dorique, au-dessus d'un précipice taillé à pic. Une tradition, accréditée par Fazzello, veut que ce soit dans ce temple que s'était retiré, lors de la prise d'Agrigente, Gellias avec sa famille et ses trésors. Selon la même tradition, la teinte rougeâtre qui colore les pierres viendrait du feu mis par Gellias lui-même, et qui le brûla, lui et tous les siens. Il est vrai que Diodore, qui rapporte le même fait, dit qu'il se passa dans le temple du Jupiter-Atabyrius.