A mesure que nous approchions de la ville, le grandiose s'effaçait, et Girgenti nous réapparaissait telle qu'elle est réellement, c'est-à-dire comme un amas confus de maisons sales et mal bâties. Cependant, à trois cents pas de la porte, une autre illusion nous attendait. De jeunes filles du peuple venaient puiser de l'eau à une fontaine, et remportaient sur leurs têtes ces belles cruches d'une forme longue, comme on en retrouve dans des dessins d'Herculanum et dans les fouilles de Pompeïa; c'étaient, comme je l'ai dit, des filles du peuple couvertes de haillons, mais ces haillons étaient drapés d'une manière simple et grande, mais le geste avec lequel elle soutenaient l'amphore était puissant, mais enfin, telles qu'elles étaient, à moitié nues, non point par coquetterie, mais par misère, c'étaient encore les filles de la Grèce, dégénérées, abâtardies, sans doute, dans lesquelles cependant il était facile de retrouver encore quelque trace du type maternel. Deux d'entre elles, sur notre invitation transmise par Ciotta, posèrent complaisamment pour Jadin, qui en fit deux croquis qu'on croirait des copies de peintures antiques.

Nous trouvâmes à l'hôtel un moderne Gellias, qui, ayant appris notre arrivée, nous attendait pour nous offrir l'hospitalité: c'était l'architecte de la ville, monsieur Politi, homme fort aimable, dont la vie tout entière est consacrée à l'étude des antiquités au milieu desquelles il vit. Quelque envie que nous eussions de profiter de son offre, nous la refusâmes; pour ne point faire trop de peine à notre hôte, qui avait visiblement fait de grands frais à l'endroit de notre réception, nous déclarâmes à monsieur Politi, que pour tout le reste, nous réclamions son obligeance.

Monsieur Politi nous répondit en se mettant à notre entière disposition. Nous en profitâmes à l'instant même en lui demandant des renseignements sur la manière dont nous devions gagner Palerme.

Il y avait deux moyens d'arriver a ce but: le premier était celui des côtes avec notre speronare; le second était de couper diagonalement la Sicile de Girgenti à Palerme. Le premier nécessitait quinze ou dix-huit jours de navigation, le second trois jours seulement de cavalcade. De plus il nous montrait l'intérieur de la Sicile dans toute sa solitude et sa nudité; il n'y avait donc pas à balancer comme économie de temps et gain de pittoresque. Nous choisîmes le second. Un seul inconvénient y était attaché. La route, nous assura monsieur Politi, était infestée de voleurs, et quinze jours auparavant, un Anglais avait été assassiné entre Fontana-Fredda et Castro-Novo. Nous nous regardâmes, Jadin et moi, et nous nous mîmes à rire.

Depuis que nous étions en Italie, nous avions sans cesse entendu parler de bandits sans jamais avoir aperçu l'ombre d'un seul. D'abord, je l'avouerai, ces récits terribles de voyageurs dévalisés, mis à rançon, assassinés, que nous avaient faits les conducteurs de voitures pour ne pas marcher la nuit, ou les maîtres d'auberge pour nous engager à prendre une escorte sur laquelle on leur fait une remise, avaient produit sur nous quelque sensation. En conséquence, les premières fois, nous nous étions prudemment arrêtés où nous nous trouvions; puis, les autres, nous étions partis avec quelque crainte; enfin, voyant qu'on parlait toujours d'un danger qui ne se réalisait jamais, nous avions fini par rire et voyager à toute heure, sans prendre d'autre précaution que de ne jamais quitter nos armes. Plus tard, à Naples, on nous avait promis positivement que nous ne quitterions pas la Sicile sans rencontrer ce que nous avions cherché inutilement ailleurs, et, depuis que nous étions en Sicile, comme à Naples, comme à Rome, comme à Florence, nous n'avions encore trouvé de véritables détrousseurs de grand chemin que tes aubergistes. Il est vrai qu'ils faisaient la chose en conscience.

La crainte de monsieur Politi nous parut donc tant soit peu exagérée, et nous lui dîmes que, ce qu'il nous présentait comme un obstacle étant un attrait de plus, nous choisissions définitivement la route de terre. Comme cette réponse, pour ne point paraître une espèce de forfanterie, nécessitait une explication, nous lui dîmes ce qui nous était arrivé jusque-là, le bonheur que nous avions eu de ne faire aucune mauvaise rencontre, et le désir que nous aurions, ne fût-ce que pour donner à notre voyage le charme de l'émotion, de faire connaissance avec quelque bandit.

—Pardieu! nous dit monsieur Politi, n'est-ce que cela? J'ai votre affaire sous la main.

—Vraiment?

—Oui; seulement c'est un voleur en retraite, un bandit réconcilié, comme on dit. Il est muletier à Palerme, il vient d'amener ici deux Anglais. Si vous voulez le prendre, il a deux bonnes mules de retour, et avec lui vous aurez au moins l'avantage, si vous rencontrez des bandits, de pouvoir traiter. En sa qualité d'ancien confrère, ces messieurs lui font des avantages qu'ils ne font à personne.

—Et cet honnête homme est à Girgenti? m'écriai-je.