Le seigneur Luigi Lana était un de ces chefs de voleurs comme on n'en trouve plus qu'en Sicile et à l'Opéra-Comique, et qui s'élancent sur les grands chemins pour redresser les abus de la société, et remettre un peu d'égalité entre les faveurs et les disgrâces de la fortune. Vingt personnes avaient eu affaire à lui; mais, sur les vingt signalements donnés par elles, il n'y en avait pas deux qui se ressemblassent. Au dire des uns c'était un beau jeune homme blond de vingt-quatre à vingt-cinq ans, et qui avait l'air d'une femme; au dire des autres, c'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux traits fortement accentués, au visage olivâtre et aux cheveux noirs et crépus. Il y en avait qui disaient l'avoir vu entrer dans les églises et y dire ses prières avec une componction à faire honte aux moines les plus fervents; d'autres lui avaient entendu proférer des blasphèmes à faire fendre le ciel, et le tenaient pour un impie et pour un réprouvé. Enfin il y en avait encore, mais c'était le plus petit nombre, il faut l'avouer, qui disaient qu'il était plus honnête homme au fond que ceux qui le poursuivaient pour le faire pendre, et plus rigide observateur d'une simple promesse verbale que beaucoup de commerçants ne le sont d'une obligation écrite: ceux-là s'appuyaient sur un fait qui prouvait qu'effectivement maître Luigi Lana ne plaisantait pas à l'endroit de ses engagements. Voici l'événement sur lequel ils basaient la bonne opinion qu'ils avaient conçue et qu'ils émettaient touchant ce singulier personnage.
Un jour qu'il était poursuivi, il avait trouvé asile chez un riche seigneur nommé le marquis de Villalba; en le quittant, Luigi, reconnaissant, lui avait promis que lui et les siens pouvaient désormais voyager en Sicile en toute sûreté. Confiant en cette promesse, le marquis de Villalba avait envoyé quelques jours après cet événement son intendant faire un paiement à Cefalu; mais, entre Polizzi et Colesano, l'intendant avait été arrêté par un voleur. Le pauvre diable avait eu beau dire qu'il appartenait au marquis de Villalba, et que le marquis de Villalba avait pour lui et les siens un sauf-conduit du capitaine: le bandit n'avait point écouté ses réclamations et avait laissé le pauvre intendant nu comme un ver. Se voyant dans l'impossibilité de continuer sa route, l'intendant était revenu sur ses pas et avait demandé l'hospitalité dans la première maison de Polizzi; de là il avait écrit à son maître l'accident qui lui était arrivé, lui demandant ses instructions sur ce qui lui restait à faire. Le marquis de Villalba, qui ne se souciait pas d'aller sommer Lana de tenir la promesse qu'il lui avait faite et à laquelle il avait manqué si promptement, était en train d'écrire au pauvre intendant qu'il eût à revenir au château, lorsqu'on lui remit deux sacs qu'un inconnu venait d'apporter pour lui de la part du capitaine Luigi Lana. Le marquis ouvrit les deux sacs. Le premier contenait la somme qui avait été volée à l'intendant, le second la tête du voleur.
En même temps l'intendant recevait dans la maison où il s'était réfugié, et par un autre messager inconnu, les habits dont il avait été dépouillé.
A partir de ce jour, aucun bandit ne s'avisa plus de se frotter ni au marquis de Villalba, ni à personne de sa maison.
Or, comme nous l'avons dit, le 20 juillet 1826, on jugeait au tribunal de Castro-Giovanni un homme accusé de faire partie de la bande de Luigi Lana, et que l'on soupçonnait d'avoir assassiné un voyageur anglais trois mois auparavant, c'est-à-dire le 18 mai, entre Centorbi et Paterno. Comme l'Anglais était mort deux jours après des quatres coups de poignard qu'il avait reçus, il n'y avait pas moyen de convaincre le coupable par la confrontation. Mais avant d'expirer, le moribond, qui avait gardé pendant tout cet événement un sang-froid digne du pays où il était né, avait donné de son meurtrier un signalement tellement exact, que, grâce à ce signalement, on avait arrêté six semaines après le coupable.
Quand nous disons le coupable, nous devrions dire simplement l'accusé, car les avis étaient fort partagés sur l'individu qui comparaissait devant le seigneur Bartolomeo, juge de Castro-Giovanni. En effet, malgré la déposition de l'Anglais mourant, malgré l'identité du signalement avec les traits de son visage, le prisonnier soutenait qu'il était victime d'une erreur de ressemblance, et que, le jour même où avait eu lieu l'assassinat, il était sur le port de Palerme, où pour le moment il exerçait le métier de facchino. Malheureusement le seigneur Bartolomeo, juge de Castro-Giovanni, paraissait s'être rangé au nombre des personnes peu disposées à croire à cette dénégation, ce qui laissait, la chose était facile à voir, infiniment peu d'espoir au pauvre diable, qui, pour toute défense, arguait d'un alibi qu'il ne pouvait pas prouver.
Les choses en étaient donc là, et l'on attendait de minute en minute le prononcé du jugement, lorsqu'un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans, revêtu d'un uniforme de colonel anglais, et suivi de deux domestiques comme lui à cheval, entra à Castro-Giovanni, venant du côté de Palerme, et s'arrêta à l'hôtel du Cyclope, tenu par maître Gaëtano Pacca. Comme les voyageurs de cette qualité étaient rares à Castro-Giovanni, maître Gaëtano accourut lui-même à la porte, et ne voulut céder à personne l'honneur de tenir la bride du cheval de l'étranger, tandis que l'étranger mettait pied à terre. L'officier, qui, comme nous l'avons dit, était suivi de deux domestiques, voulut d'abord s'opposer à cet excès de politesse, mais, voyant que son hôte futur insistait, il ne voulut pas le contrarier pour si peu, mit pied à terre dans toutes les règles de l'équitation, et entra dans l'hôtel en fouettant légèrement avec sa cravache la poussière amassée sur ses bottes et sur son pantalon.
—Je suis le très humble serviteur de Votre Excellence, dit au colonel maître Gaëtano, qui, ayant jeté la bride du cheval aux mains d'un des domestiques, était entré derrière l'étranger, et je serai éternellement fier de ce qu'un seigneur du rang de Votre Excellence se soit arrêté à l'hôtel du Cyclope. Votre Excellence vient sans doute de faire une longue route, et une longue route ouvre l'appétit. Que ferai-je servir à Votre Excellence pour son dîner?
—Mon cher monsieur Pacca, dit l'étranger avec un accent maltais fortement prononcé, et d'un air de hauteur qui arrêta tout court la politesse un peu familière de maître Gaëtano, faites-moi d'abord le plaisir de répondre à une question que j'aurais à vous adresser, puis nous en reviendrons à la proposition que vous avez la bonté de me faire.
—Je suis aux ordres de Votre Excellence, dit l'hôte du Cyclope.