—Comment, déranger mon couvert. Excellence! n'est-il point dressé à votre goût?

—Si fait, mon cher monsieur Pacca, si fait; mais j'ai l'habitude de m'essuyer les mains avec de la toile de Hollande, et de manger dans de l'argenterie; ce n'est point que vos torchons ne soient fort propres, et vos couverts d'étain parfaitement étamés; mais, avec votre permission, je ne m'en servirai pas. Appelez mon domestique.

Maître Gaëtano obéit à l'instant même, quoique un peu humilié de l'affront que lui faisait le colonel; mais comme il lui avait promis de ne pas vérifier l'addition, il se promit à part lui de porter l'affront sur sa carte.

Cinq minutes après, le valet de chambre entra avec un nécessaire grand comme une malle, et en tira de la vaisselle plate, deux ou trois couverts d'argent et un gobelet de vermeil, le tout aux armes du colonel.

Le colonel attaqua le dîner de maître Gaëtano avec l'air dédaigneux d'un prince, goûta à peine de chaque plat, puis, après le repas, voyant que le temps était beau et qu'il faisait un clair de lune superbe, il s'apprêta à aller faire un tour par la ville. Maître Gaëtano offrit de l'accompagner, mais le colonel lui répondit qu'il préférait être seul.

Néanmoins, comme maître Gaëtano était fort curieux de sa nature, il sortit dix minutes après le colonel, sous prétexte d'aller se promener lui-même, mais, dans le fait, pour voir s'il ne le rencontrerait pas. Cependant, quoiqu'il n'y eût que deux ou trois rues principales à Castro-Giovanni, l'attente du digne aubergiste fut trompée, et il ne vit rien qui ressemblât à l'allure décidée et hautaine du jeune voyageur. En passant devant la prison, il vit entrer un pauvre moine de l'ordre de saint François; l'homme de Dieu venait pour préparer le condamné à la mort.

Le colonel ne rentra qu'à minuit. Maître Gaëtano eût bien voulu lui demander ce qu'il avait trouvé d'assez curieux à Castro-Giovanni pour être resté dehors jusqu'à une pareille heure. Mais, comme il ouvrait la bouche pour faire cette question, le jeune homme laissa tomber sur lui, d'un air si dédaigneux, l'ordre de le faire éveiller à six heures du matin, que maître Gaëtano sentit la voix s'éteindre dans sa bouche, et s'inclina en signe d'obéissance, sans répondre une seule parole. Quant au colonel, il s'enferma avec son valet, qui ne sortit de sa chambre qu'à une heure du matin.

A sept heures du matin, le colonel, après avoir pris une tasse de café noir seulement, partait, disait-il, pour le château du prince de Paterno, n'emmenant avec lui que son valet de chambre, et laissant le second domestique pour garder les bagages et rappeler à maître Gaëtano la promesse qu'il lui avait faite de lui retenir une place près du juge pour voir l'exécution.

Ce n'était pas chose commune à Castro-Giovanni qu'une exécution; aussi la journée qui précéda la mort du pauvre condamné fut-elle fort agitée; chacun courait par les rues, tandis que les cloches sonnaient, et c'était à qui aurait quelque nouvelle par le juge ou par le geôlier. On pensait que le coupable, n'ayant plus d'espérance d'adoucir la rigueur de son supplice que par le repentir qu'il montrerait, ferait des révélations, et que l'on saurait ainsi quelque chose de positif, et sur lui, et sur ce terrible Luigi Lana, son capitaine. L'attente fut trompée; non seulement le condamné ne fit aucune révélation, mais, au contraire, il continuait à protester de son innocence, répétant sans cesse que, le jour même de l'assassinat, il était à Palerme, c'est-à-dire à près de cent cinquante milles du lieu où il avait été commis.

Le confesseur lui-même n'avait pas pu en tirer autre chose; et le vénérable moine était sorti de la prison en disant qu'il avait bien peur que la justice des hommes, croyant punir un coupable, ne fît un martyr.