—Il a pris le nom de Salvadore, sans doute en mémoire de la façon miraculeuse dont il a été sauvé, s'est fait muletier, afin, comme il s'y était engagé, de gagner sa vie d'une façon honorable; et, si ce que je vous ai raconté ne vous donne pas une trop grande défiance, il aura l'honneur d'être demain matin votre guide de Girgenti à Palerme.
L'INTÉRIEUR DE LA SICILE
Le lendemain, quelque diligence que nous fîmes, nous ne parvînmes à nous mettre en route que vers les neuf heures du matin. Nous avions demandé d'abord une mule de renfort pour Cama; mais, lorsqu'il se vit pour la première fois de sa vie juché au haut d'une selle sans autre support que deux étriers d'inégale longueur, il déclara que la bride lui paraissait un point d'appui trop insuffisant pour qu'il lui confiât la conservation de sa personne. En conséquence, avec l'aide de Salvadore, il mit pied à terre, et la mule fut renvoyée.
Pendant ce temps, on chargeait toute notre roba sur la mule de transport. Comme ce bagage était assez considérable, Cama remarqua qu'il formait sur le dos de l'animal une surface plane de trois ou quatre pieds de diamètre. Cette terrasse parut à Cama un véritable lieu de sûreté, comparée à l'extrémité aiguë de la selle, et il demanda à s'établir, comme il l'entendrait, sur cette petite plate-forme. Salvadore, consulté pour savoir si sa mule pouvait porter ce surcroît de charge, répondit qu'il n'y voyait pas d'inconvénient; au bout d'un instant, Cama se trouva donc placé au centre de notre roba, assis à la manière des tailleurs, et s'élevant pyramidalement au milieu de son domaine.
On nous avait recommandé de visiter les Maccaloubi. Nous priâmes donc Salvadore de prendre le chemin qui y conduisait; mais, habitué à de pareilles demandes, il avait de lui-même prévenu notre désir, et nous n'en étions déjà plus qu'à un demi-mille lorsque nous lui dîmes de nous y conduire.
Les Maccaloubi sont tout bonnement de petits volcans de vase, au nombre de trente ou quarante, qui s'élèvent sur une plaine boueuse. Chacun de ces volcans en miniature a un pied ou dix-huit pouces de haut; la matière qui s'échappe de ces taupinières est une espèce d'eau pâteuse, couleur de rouille, très froide, et, à ce que l'on assure, très salée. Lorsque nous les visitâmes, les volcaneaux se reposaient, c'est-à-dire qu'à grand-peine, et avec des efforts qui devaient singulièrement les fatiguer, ils poussaient leur lave humide hors de leur cratère. Salvadore nous assura qu'il y avait des époques où ils jetaient de la boue à cent ou cent cinquante pieds de hauteur, et où toute cette plaine de vase tremblait comme une mer. Nous ne vîmes rien de pareil. Elle était au contraire fort tranquille, comme nous l'avons dit, et assez sèche pour qu'en marchant dans les intervalles des volcans, on n'enfonçât que deux ou trois pouces. Comme la chose, malgré la recommandation, nous parut médiocrement curieuse, et que nous n'étions pas assez forts en géologie pour étudier la cause de ce phénomène, nous ne fîmes aux Maccaloubi qu'une assez courte station, et nous continuâmes notre chemin.
Vers les onze heures, nous nous trouvâmes sur le bord d'un petit fleuve. Comme nous suivions un chemin à peine tracé, et praticable seulement pour les litières, les mulets et les piétons, il n'y avait pas, on le pense bien, d'autre moyen de traverser le fleuve que d'y pousser bravement nos mulets. Ils y entrèrent jusqu'au ventre, et nous conduisirent sans accident à l'autre bord. J'avais invité Salvadore à monter en croupe derrière moi; mais, comme il faisait très chaud, il n'y fit point tant de façon, et passa tranquillement à la manière de ses mulets, c'est-à-dire en se mettant dans l'eau jusqu'à la ceinture.
A quelques pas au-delà du fleuve, nous trouvâmes une espèce de petit bosquet de lauriers roses qui ombrageait une fontaine. C'était une halte tout indiquée pour notre déjeuner. Nous sautâmes, en conséquence, à bas de nos mules; Cama se laissa glisser du haut de son bagage, Salvadore battit les buissons pour en chasser deux ou trois couleuvres et une douzaine de lézards, et nous déjeunâmes.
Comme nous avions invité Salvadore à déjeuner avec nous, honneur qu'après quelques façons préliminaires il avait fini par accepter, il était devenu vers la fin du repas un peu plus communicatif qu'il ne l'avait été au moment de notre départ. Jadin profita de ce commencement de sociabilité pour lui demander la permission de faire son portrait. Salvodore y consentit en riant, drapa son manteau sur son épaule gauche, s'appuya sur le bâton pointu dont il se servait pour sauter par-dessus les ruisseaux et pour piquer les mules, croisa une de ses jambes sur l'autre, et se tint devant lui avec l'immobilité et l'aplomb d'un homme habitué à accéder à de pareilles demandes.
Pendant ce temps, je pris mon fusil et je battis les environs: un malheureux lapin qui s'était aventuré hors de son terrier, et qui eut l'imprudence de vouloir le regagner, au lieu de rester tranquillement à son gîte où je ne l'eusse pas découvert, fut le trophée de cette expédition.