D'ailleurs, comme si Dieu eût voulu d'un seul coup lui ôter toute espérance, les deux amants lui donnèrent le temps de s'assurer de son malheur. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient se quitter. Leur adieu dura près d'une demi-heure.
Enfin Gaëtano s'éloigna; la porte se referma derrière lui. Gelsomina, debout sur les degrés du palais, semblait une statue de marbre. Enfin, comme si elle s'arrachait de sa base, elle fit quelques pas en avant, mais ses genoux se dérobèrent sous elle; elle voulut crier, mais la voix lui manqua, et, jetant un cri étouffé, qui ne parvint pas même jusqu'à Gaëtano, elle tomba de toute sa hauteur sur le pavé.
Quand elle revint à elle, elle se retrouva assise sur les marches du palais Giardinelli. Un homme lui faisait respirer des sels: cet homme, c'était le juif.
Gelsomina regarda cet homme avec terreur: il semblait un démon acharné à sa perte. Elle fouilla dans ses poches pour voir si elle avait quelque argent pour lui payer ses soins; puis, sa recherche ayant été inutile:
—Je n'ai rien sur moi, lui dit-elle. Je vous ferai récompenser.
—J'irai demain chercher ma récompense moi-même, dit le juif.
—Ne venez pas! s'écria Gelsomina en se reculant de lui, vous me faites horreur!
Le juif, jugeant que le moment serait mal choisi pour renouveler ses propositions, se mit à rire, et laissa Gelsomina maîtresse de se retirer.
Gelsomina profita de la liberté que lui donnait le juif, et s'éloigna d'un pas rapide. Bientôt elle se retrouva à la porte de sa maison. Elle était arrivée là sans retourner la tête en arrière, sans regarder ni à droite ni à gauche. Toutes les hallucinations de la fièvre passaient devant ses yeux, toutes les rumeurs du délire bruissaient à ses oreilles.
Elle voulut ouvrir la porte, mais elle ne put jamais retrouver la serrure; elle crut qu'elle allait devenir folle, et se coucha, en criant miséricorde à Dieu, sur le banc de pierre qui était sous sa fenêtre.