Ce sage roi mort, ses sujets n'eurent rien de plus pressé que de se disputer avec les Sélinuntins, à propos de quelques arpents de terre qui se trouvaient entre les deux villes. Une guerre acharnée éclata entre les deux peuples. Il est fort difficile de préciser le temps que dura cette guerre. Enfin, Sélinunte s'étant alliée avec Syracuse, Égeste s'allia avec Leontium. Cette alliance ne rassura pas, à ce qu'il paraît, le pauvre petit peuple, car il envoya demander des secours aux Athéniens.
Les Athéniens étaient fort obligeants quand on les payait bien; ils résolurent de s'assurer d'abord des moyens pécuniaires des Égestains, puis de les secourir après, s'il y avait lieu. Ils envoyèrent des députés, à qui on fit voir une certaine quantité de vases d'or et d'argent renfermés dans le temple de Vénus Érycine; les députés reconnurent qu'Athènes pouvait faire ses frais, et Athènes envoya Nicias, qui commença par demander une avance de trente talents: c'était une vingtaine de mille francs de notre monnaie. Les Égestains trouvèrent la chose raisonnable et payèrent. Nicias joignit alors sa cavalerie à la leur, et s'empara de la ville d'Hycare, dont il fit vendre les habitants: cette vente produisit cent vingt talents, quatre-vingt mille francs à peu près, dont il oublia de donner la moitié aux Égestains. Au nombre des femmes vendues, il y avait une jeune fille de douze ans déjà célèbre pour sa beauté. Cette jeune fille, transportée à Corinthe, fut depuis la célèbre Laïs, dont la beauté obtint bientôt une telle réputation, que les peintres, dit Athénée, venaient la trouver en foule pour s'inspirer de cet illustre modèle. Mais tous n'étaient point admis en sa présence, et sa vue coûtait quelquefois si cher, que du prix qu'elle y mettait est venu le proverbe: il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe.
Mais le triomphe d'Égeste ne fut pas long; Nicias fut battu, pris par les Syracusains, et condamné à mort. Égeste retomba sous la domination de Sélinunte, et demeura dans cet état d'asservissement jusqu'à ce que Annibal l'Ancien petit-fils d'Amilcar, eût détruit Sélinunte après huit jours d'assaut. Égeste fit alors naturellement partie du bagage du vainqueur. Lors de la première guerre punique, elle se souvint qu'elle était du même sang que les Romains et se révolta; les Carthaginois n'étaient pas pour les demi-mesures: ils rasèrent la ville, et transportèrent à Carthage tout ce qu'ils y trouvèrent de précieux.
Les Romains triomphèrent; la malheureuse ville agonisante se reprit alors à la vie. Soutenue par le sénat, qui lui donna avec la liberté un riche et vaste territoire, et qui ajouta un S à son nom, pour éloigner de ce nom l'idée du mot egestas, qui veut dire pauvreté, elle releva ses maisons, ses temples et ses murailles. Mais ses murailles étaient à peine relevées, qu'elle eut l'imprudent courage de refuser à Agathocle le tribut qu'il demandait. Ce fut la fin de Ségeste; le tyran la condamna à mort à l'exécuta comme un seul homme: un jour suffit à sa destruction, et, pour en perpétuer le souvenir, il défendit aux peuples environnants d'appeler la place où avait été Ségeste autrement que Dicépolis, c'est-à-dire la ville du châtiment.
Un seul temple survécut à l'anéantissement général: c'est celui qui est encore debout, et que l'on croît consacré à Cérès. C'est dans ce temple qu'était la fameuse statue en bronze de Cérès, qui, prise par les Carthaginois lorsqu'ils rasèrent la ville, fut rendue aux Ségestains par Scipion l'Africain, et plus tard enlevée définitivement par Verrès pendant sa préture.
Deux petits ruisseaux, que nous traversâmes à sec et qui prennent un filet d'eau l'hiver, avaient été appelés le Scamandre et le Simoïs, en souvenir des deux fleuves troyens. Le Simoïs est aujourd'hui il fiume San-Bartolo; l'autre n'a plus même de nom.
Jadin prit une vue du temple; nous laissâmes auprès de lui, pour le garder, un des hommes de notre escorte, armé d'un fusil qui ne le quittait jamais le jour, et près duquel il couchait la nuit; nous nous mîmes ensuite à chasser au milieu d'immenses plaines couvertes de chardons et de fenouil. Malgré l'admirable disposition du terrain pour la chasse, je ne rencontrai que deux couleuvres, que je tuai, l'une d'un coup de talon de botte, et l'autre d'un coup de fusil.
Tout en chassant, nous arrivâmes aux ruines d'un théâtre, mais c'était si peu de chose auprès de ceux d'Orange, de Taormine et de Syracuse, que nous ne nous occupâmes que de la vue qu'on découvre du haut de ses marches. On domine la baie de Castellamare, l'ancien port de Ségeste.
Il était trop tard pour que notre cocher voulût revenir le même soir à Palerme: tout ce qu'il consentit à faire pour nous fut de nous donner le choix, d'aller coucher à Calatani, ou à Aliamo. Sur l'assurance que nous donnèrent les gardiens du temple, que le curé d'Aliamo tenait auberge, et que cette auberge était habitable, nous nous décidâmes pour cette dernière ville. Je porte trop de respect à l'Église pour rien dire de l'auberge du curé d'Aliamo. Nous en partîmes le lendemain matin à six heures; à neuf heures nous étions à Montreale. Nous nous y arrêtâmes pour déjeuner, puis nous allâmes visiter le Dôme.
Le Dôme de Montreale est peut-être le monument qui offre l'alliance la plus précieuse des architectures grecque, normande et sarrasine. Guillaume le Bon le fonda vers l'an 1180, à la suite d'une vision: fatigué de la chasse, il s'était endormi sous un arbre; la Vierge lui apparut et lui révéla qu'au pied de cet arbre il y avait un trésor; Guillaume fouilla la terre; il trouva le trésor, et bâtit le Dôme. Les portes furent faites sur le modèle de celles de Saint-Jean, à Florence, en 1186; cette inscription, gravée sur l'une d'elles, ne laisse pas de doute sur leur auteur: Bonanus, civis Pisanus, me fecit. «Bonano, citoyen de Pisé, me fit.»