Alors les chevaliers français qui avaient été quérir Giordano Lancia, et qui étaient entrés derrière lui, demandèrent à Charles d'Anjou de faire au moins enterrer en terre sainte celui qui trois jours auparavant était encore roi de deux royaumes. Mais Charles répondit: «Ainsi ferais-je volontiers; mais, comme il est excommunié, je ne le puis.» Les chevaliers courbèrent la tête, car ce que disait Charles était vrai, et la malédiction pontificale poursuivait l'excommunié jusqu'au-delà de la mort. On se contenta donc de lui creuser une fosse au pied du pont de Bénévent, et de rejeter la terre sur lui, sans mettre sur cette tombe isolée aucune marque de ce qu'avait été celui qu'elle renfermait. Cependant, les vainqueurs ne pouvant souffrir que le lieu où reposait un si grand capitaine restât ignoré, chaque soldat prit une pierre, et alla la déposer sur sa fosse; mais le légat ne voulut pas même permettre que les restes de Manfred reposassent sous ce monument élevé par la pitié de ses ennemis; il fit exhumer le cadavre, et, ayant ordonné qu'on le portât hors des Etats romains, le fit jeter sur les bords de la rivière Verte, où il fut dévoré par les corbeaux et par les animaux de proie.
Avec Charles d'Anjou, le pape, et par conséquent les Guelfes, triomphaient par toute l'Italie; c'était à Florence qu'était pour le moment la puissance gibeline. Une révolte qui s'éleva le jour même où l'on apprit la bataille de Bénévent la renversa; puis, pour ne lui laisser ni le temps, ni les moyens de se reconnaître, Charles d'Anjou envoya un de ses lieutenants en Sicile et marcha sur Florence.
Florence lui ouvrit ses portes comme elle devait le faire deux cents ans plus tard à Charles VIII; Florence lui donna des fêtes; Florence le conduisit voir, en grande pompe, son tableau de la Madone, que venait d'achever Cimabue.
Pendant ce temps les capitaines français se partageaient le royaume, et les soldats pillaient les villes; cette conduite, qui devait dépopulariser promptement le nouveau roi, rendit quelque espoir aux Gibelins: ils tournèrent les yeux vers l'Allemagne; là était la seule étoile qui brillât dans leur ciel. Conradin, fils de Conrad, petit-fils de Frédéric, neveu de Manfred, élevé à la cour de son aïeul le duc de Bavière, venait d'atteindre sa seizième année. C'était un jeune homme plein d'âme et de coeur, qui n'attendait que le moment de régner ou de mourir: il bondit de joie et d'espérance lorsque les messages des Gibelins lui annoncèrent que ce moment était venu.
Sa mère, Elisabeth, l'avait élevé pour le trône; c'était une femme au noble coeur et à la puissante pensée: elle vit avec douleur arriver ces messagers; mais, loin de mettre son amour maternel entre eux et son fils, elle laissa les hommes décider de ces choses souveraines dont les hommes seuls doivent être les arbitres.
Il fut décidé que Conradin marcherait à la tête des Gibelins, et, soutenu par l'empereur, tenterait de reconquérir le royaume de ses pères.
Toute la noblesse d'Allemagne accourut autour de Conradin. Frédéric, duc d'Autriche, orphelin comme lui, dépouillé de ses États comme lui, jeune et courageux comme lui, s'offrit pour être son second dans ce terrible duel. Conradin accepta. Les deux jeunes gens jurèrent que rien ne les pourrait séparer, pas même la mort, se mirent à la tête de dix mille hommes de cavalerie, rassemblés par les soins de l'empereur, du duc de Bavière et du comte de Tyrol, et arrivèrent à Vérone vers la fin de l'année 1267.
Charles d'Anjou avait d'abord l'intention de fermer le passage de Rome à son jeune rival, et de l'attendre entre Lucques et Pise, appuyé de toute la puissance des Guelfes de Florence. Mais les exactions de ses ministres, les violences de ses capitaines, et le pillage de ses soldats, avaient excité une révolte dans ses nouveaux États. Il avait bien écrit à Clément IV de l'aider de sa parole et de son trésor; mais Clément, indigné lui-même de ce qui se passait presque sous ses yeux, lui avait répondu:
«Si ton royaume est cruellement spolié par tes ministres, c'est à toi seul qu'on doit s'en prendre, puisque tu as conféré tous les emplois à des brigands et à des assassins, qui commettent dans tes États des actions dont Dieu ne peut supporter la vue. Ces hommes infâmes ne craignent pas de se souiller par des viols, des adultères, d'injustes exactions, et toutes sortes de brigandages. Tu cherches à m'attendrir sur ta pauvreté; mais comment puis-je y croire? Eh quoi! tu peux ou tu ne sais pas vivre avec les revenus d'un royaume dont l'abondance fournissait à un souverain tel que Frédéric, déjà empereur des Romains, de quoi satisfaire à des dépenses plus grandes que les tiennes, de quoi rassasier l'avidité de la Lombardie, de la Toscane, des deux Marches et de l'Allemagne entière, et qui lui donnait en outre les moyens d'accumuler d'immenses richesses!»
Force avait donc été à Charles d'Anjou de revenir à Naples et d'abandonner le pape, qui l'abandonnait. Quant à la révolte, à peine de retour dans sa capitale, il l'avait prise corps à corps, et l'avait vite étouffée entre ses bras de fer.