L'espace qui séparait chrétiens et Sarrasins fut franchi en un instant; les deux armées se heurtèrent fer contre fer, et le combat commença.
Ce fut un combat terrible, sans tactique militaire, sans plan arrêté, où chacun choisit son homme et frappa jusqu'à ce que, cet homme abattu, il s'en présentât un autre.
Dans cette lutte, l'avant-garde sarrasine tout entière disparut écrasée: puis le roi en tête, son étendard à la main, entra dans le plus épais des bataillons ennemis. Ses chevaliers et ses barons le suivirent, ouvrant cette masse comme aurait fait un coin de fer. Enfin toute cette foule s'écarta, montrant sa blessure ouverte et sanglante.
Tout était fini; les Sarrasins, blessés au coeur, voulurent en vain se rallier; les terribles épée des chrétiens abattaient tout ce qu'elles touchaient. Les deux ailes séparées ne purent se rejoindre; l'infanterie arabe, percée par les traits des arbalétriers, commença à fuir; les Almogavares, légers comme les chamois de la Sierra-Morena, se mirent à leur poursuite.
La cavalerie seule tenait encore; mais bientôt, abandonnée à sa propre force, il lui fallut fuir à son tour. Le roi voulait la poursuivre et franchir une montagne qui était devant lui; mais le comte de Pallars et don Ferdinand d'Ixer l'arrêtèrent en criant:
—Au nom de Dieu! sire, pas un pas de plus. Songez à notre camp, où nous n'avons laissé que des malades, des femmes et des enfants; que deviendraient-ils, s'ils étaient séparés de nous, et que deviendrions-nous nous-mêmes? Au camp, sire, au camp!
Et, malgré les efforts du roi, qui ne voulait rien écouter, disant que le jour de l'extermination des Sarrasins était venu, ils le ramenèrent vers les palissades.
Comme le roi était à mi-chemin des barrières, un homme couché parmi les cadavres se souleva sur un genou, et, tandis que de la main gauche il tenait fermée une blessure qu'il avait reçue à la poitrine, de l'autre il lui présenta un étendard sarrasin qu'il venait de conquérir. Cet homme, c'était le Sarrasin Yacoub Ben-Assan. Don Pierre ordonna qu'on lui portât secours à l'instant même; mais le blessé fit signe au roi que tout était inutile. Don Pierre prit alors l'étendard, et, comme s'il n'eût attendu pour mourir que le moment de remettre son trophée aux mains de son royal parrain, le blessé se recoucha sur le champ de bataille, et, levant la main de sa poitrine, laissa son âme fuir par sa blessure.
Les envoyés de Sicile avaient vu tout le combat du haut des maisons d'Alcoyll, et ils avaient été fort émerveillés des magnifiques faits d'armes qu'avaient accomplis le roi don Pierre et ses gens, si bien que, pendant tout le temps de la bataille, ils disaient entre eux:
—Si Dieu permet que le roi vienne en Sicile, les Français seront tous morts ou vaincus, car, depuis le roi jusqu'au dernier soldat, tous marchent au combat comme à une fête.