Or, ce dernier, qui était un prince très entendu dans les choses de guerre, comprit qu'il pouvait être trahi par les Abruzziens et les Apuliens, comme le roi Manfred, et que, comme le roi Manfred, il pourrait bien mourir de male mort.

Il prit donc son parti promptement et comme devait le faire un homme aussi prudent que brave.

Par une nuit bien obscure il monta sur les vaisseaux, traversa le détroit et s'en alla aborder à Reggio de Calabre avec la moitié de son armée, car ses vaisseaux n'étaient ni assez grands ni assez nombreux pour transporter son armée tout entière, il devait reprendre le lendemain matin la moitié qui restait encore sur la terre de Sicile.

Mais, au point du jour, le bruit se répandit que le roi Charles s'était embarqué pendant la nuit avec une partie de son monde, et que ce qui restait encore devant Messine était le tiers à peine de son armée. Aussitôt les Almogavares se firent ouvrir deux portes, et, séparés en deux troupes, ils fondirent sur les huit ou dix mille hommes qui restaient encore, ce que voyant les Messinois, ils s'armèrent de leur côté de tout ce qu'ils purent trouver, et sortirent de la ville au nombre de huit ou dix mille.

Les Français essayèrent d'abord de résister, d'autant plus qu'ils voyaient revenir de Reggio les galères qui les devaient emporter.

Cependant, quel que fût leur courage, ils ne purent soutenir le choc acharné de leurs ennemis, ils se dispersèrent tout le long du rivage, jetant leurs armes pour courir plus vite, tendant les bras vers leurs vaisseaux, et criant:

—A l'aide! à l'aide!

Mais quoique ceux qui montaient les galères fissent force de rames, ils n'arrivèrent que bien tard au gré de ceux qui les appelaient, car il y en avait déjà plus de trois mille de tués.

Enfin ceux qui restaient étaient si pressés de fuir, qu'ils n'attendirent pas que les vaisseaux abordassent, et qu'ils se jetèrent à la mer pour les aller rejoindre, de sorte que beaucoup périrent dans le trajet, et que, de sept ou huit mille hommes que le roi Charles avait laissés après lui, à peine en vit-il revenir cinq cents.

Cette journée fut une riche journée pour les Almogavares; car les Français n'avaient pas même pris le temps de plier leurs tentes et de les emporter; aussi y gagnèrent-ils un si riche butin, que les florins d'or roulaient le lendemain dans Messine comme de menus deniers.