Nous nageâmes jusqu'à ce que nous fussions à pic au-dessus de lui. Il était au fond de la mer, et la mer, nous en pouvions juger par ce qu'il restait de corde en dehors, devait avoir, à l'endroit où nous nous trouvions, cinq cents pieds de profondeur. Trois de nos matelots commencèrent à tirer la corde doucement, sans secousses, tandis qu'un quatrième la roulait au fur et à mesure dans le tonneau pour qu'elle se trouvât toute prête au besoin. Quant à moi et Jadin, nous faisions, avec le reste de l'équipage, contrepoids à la barque, qui eût chaviré si nous étions restés tous du même côté.

L'opération dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit signe d'aller prendre sa place, et vint s'asseoir à la mienne. Je me penchai sur le bord de la barque, et je commençai à voir, à trente ou quarante pieds sous l'eau, des espèces d'éclairs. Cela arrivait toutes les fois que l'espadon, qui remontait à nous, roulait sur lui-même, et nous montrait son ventre argenté. Il fut bientôt assez proche pour que nous pussions distinguer sa forme. Il nous paraissait monstrueux; enfin, il arriva à la surface de l'eau. Deux de nos matelots le saisirent, l'un par le pic, l'autre par la queue, et le déposèrent au fond de la barque. Il avait de longueur, le pic compris, près de dix pieds de France.

Le harpon lui avait traversé tout le corps, de sorte qu'on dénoua la corde, et qu'au lieu de le retirer par le manche, on le retira par le fer, et qu'il passa tout entier au travers de la double blessure. Cette opération terminée, et le harpon lavé, essuyé, hissé, Giovanni prit une petite scie et scia l'épée de l'espadon au ras du nez; puis il scia de nouveau cette épée six pouces plus loin, et me présenta le morceau; il en fit autant pour Jadin; et aussitôt, lui et ses compagnons scièrent le reste en autant de parties qu'ils étaient de rameurs, et se les distribuèrent. J'ignorais encore dans quel but était faite cette distribution, quand je vis chacun porter vivement son morceau à sa bouche, et sucer avec délices l'espèce de moelle qui en formait le centre. J'avoue que ce régal me parut médiocre; en conséquence, j'offris le mien à Giovanni, qui fit beaucoup de façons pour le prendre, et qui enfin le prit et l'avala. Quant à Jadin, en sa qualité d'expérimentateur, il voulut savoir par lui-même ce qu'il en était; il porta donc le morceau à sa bouche, aspira le contenu, roula un instant des yeux, fit une grimace, jeta le morceau à la mer, et se retourna vers moi en me demandant un verre de muscat de Lipari, qu'il vida tout d'un trait.

Je ne pouvais me lasser de regarder notre prise. Nous étions assurément tombés sur un des plus beaux espadons qui se pussent voir. Nous regagnâmes la grande barque avec notre prise, nous la fîmes passer d'un bord à l'autre, puis nous nous apprêtâmes à une nouvelle pêche. Après deux coups de harpon manqués, nous prîmes un second pesce spado, mais plus petit que le premier. Quant aux détails de la capture, ils furent exactement les mêmes que ceux que nous avons donnés, à une seule exception près: c'est que le harpon ayant frappé dans une portion plus vitale et plus rapprochée du coeur, l'agonie de notre seconde victime fut moins longue que celle de la première, et qu'au bout de soixante-dix ou quatre-vingts brasses de corde, le poisson était mort.

Il était onze heures moins un quart, j'avais donné rendez-vous à onze heures au capitaine; il était donc temps de rentrer en ville. Nos matelots me demandèrent ce qu'ils devaient faire des deux poissons. Nous leur répondîmes qu'ils n'avaient qu'à nous en garder un morceau pour notre dîner, que nous reviendrions faire à bord sur les trois heures, après quoi, sauf le bon plaisir du vent, nous remettrions à la voile pour continuer notre voyage. Quant au reste du poisson, ils n'avaient qu'à le vendre, le saler ou en faire cadeau à leurs amis et connaissances. Cet abandon généreux de nos droits nous valut un redoublement d'égards, de joie et de bonne volonté qui, joint au plaisir que nous avions pris, nous dédommagea complètement des quatre piastres de première mise de fonds que nous avions données.

Nous trouvâmes le capitaine, qui nous attendait avec son exactitude ordinaire. Jadin se chargea de régler les comptes avec notre hôte, et de faire approvisionner par Giovanni et Pietro le bâtiment de fruits et de vin. Je m'en allai ensuite avec le capitaine faire ma visite au chef de la police messinoise.

Nous trouvâmes, contre l'habitude, un homme aimable et de bonne compagnie. Il était d'ailleurs lié avec le docteur qui avait traité Jadin, et qui lui avait parlé de nous très favorablement. Nous lui racontâmes l'aventure de Cama, comment il avait oublié son passeport pour me suivre plus vite dès qu'il avait su que j'étais un digne appréciateur de Roland, et comment enfin son refus de changer de nom, qui indiquait au reste la droiture de son âme, avait amené son arrestation. Le chef de la police fit alors donner au capitaine sa parole d'honneur que Cama, pendant tout le voyage, resterait à bord du speronare et ne descendrait point à terre. Je me permis de faire observer à l'autorité que j'avais pris un cuisinier pour me faire la cuisine, et non comme objet de luxe. J'ajoutai que comme du moment où il mettait le pied à bord du bâtiment, il était pris du mal de mer, sa société me devenait parfaitement inutile tout le temps que durait la navigation, et je lui avouai que j'avais compté me rattraper de ce sacrifice pendant notre voyage à terre; mais j'eus beau faire valoir toutes ces raisons, en appeler de Philippe endormi à Philippe éveillé, la sentence était portée, et le juge n'en voulut pas démordre. Il est vrai qu'il m'offrait un autre moyen; c'était de laisser Cama en prison pendant tout le voyage, et de ne le reprendre qu'à mon retour, époque à laquelle il me donnerait un certificat qui, constatant que mon cuisinier était resté à Messine par une cause indépendante de ma volonté, et qui ne pouvait être attribuée qu'à sa propre faute, me dispenserait de le payer. Mais j'eus pitié du pauvre Cama. Le capitaine donna sa parole, et le chef de la police, en échange, me remit l'ordre de mise en liberté du prisonnier. Je laissai au capitaine le soin de faire sortir Cama de prison; je lui recommandai d'être à trois heures juste en face de la Marine, et je rentrai à l'hôtel.

Je trouvai Jadin en grande discussion avec l'aubergiste, qui voulait lui faire payer les déjeuners qu'il n'avait pas pris, sous prétexte que nos chambres étaient de deux piastres chacune, nourriture comprise; en outre, il présentait un compte de dix-huit francs pour limonade, eau de guimauve, etc. Après une menace bien positive d'aller nous plaindre à l'autorité d'un pareil vol, il fut convenu que tout ce qui avait été pris, de quelque façon que l'absorption se fût faite, passerait pour nourriture. Il en résulta que Jadin paya son eau de guimauve et sa limonade comme si c'eût été des côtelettes et des beefsteaks, moyennant quoi notre hôte voulut bien nous tenir quitte, et nous pria de le recommander à nos amis.

A trois heures, nous vîmes arriver Pietro et Giovanni, qui s'étaient constitués nos serviteurs, et qui venaient chercher nos malles. Le vent était bon, et le bâtiment n'attendait plus que nous pour mettre à la voile. La première personne que nous aperçûmes en montant à bord fut Cama. La prison lui avait été à merveille; ses yeux étaient débouffis et ses lèvres désenflées, de sorte qu'il avait retrouvé un visage à peu près humain. L'incarcération, au reste, l'avait rendu on ne peut plus traitable, et il était prêt désormais à prendre tous les noms qu'il me plairait de lui donner. Malheureusement cette abnégation patronymique lui venait un peu tard.

Au reste, avec sa santé, Cama réclamait ses droits; il s'était revêtu de son costume des grands jours pour imposer à quiconque tenterait d'usurper ses fonctions. Il avait la toque de percale blanche, la veste bleue, le pantalon de nankin, le tablier de cuisine coquettement relevé par un coin, et il appuyait fièrement la main gauche sur le manche du couteau passé dans sa ceinture. Giovanni n'avait ni toque de percale, ni veste bleue, ni pantalon de nankin, ni tablier drapé, ni couteau de cuisine coquettement passé au côté, mais il avait des antécédents respectables, et parmi ces antécédents, le déjeuner qu'il nous avait fait faire la veille chez le capitaine. Aussi ne paraissait-il aucunement disposé à faire la moindre concession. Il avait d'ailleurs un auxiliaire puissant: c'était Milord, qui l'avait reconnu jusqu'à présent pour le véritable distributeur d'os et de pâtée, et qui était parfaitement disposé à le soutenir. Je vis que la chose tournait tout doucement à mal; j'appelai le capitaine, et ne voulant mécontenter ni l'un ni l'autre de ces fidèles serviteurs, je lui dis que nous ne dînerions que dans une heure et demie, et que, puisque le vent était bon, je le priais de ne pas perdre de temps pour mettre à la voile. Aussitôt tous les hommes furent appelés à la manoeuvre, Giovanni comme les autres. Nous levâmes l'ancre, nous dépliâmes la voile, et nous commençâmes à marcher. Quant à Cama, il descendit triomphalement sous le pont.