Voyageurs qui voyagez en Sicile, au nom du ciel prenez un speronare! Avec un speronare, surtout, si cela est possible, celui de mon ami le capitaine Arena, dans lequel on est mieux que dans aucun autre, avec un speronare, vous mangerez toutes les fois que vous n'aurez pas le mal de mer; dans les auberges, vous ne mangerez jamais. Et que l'on prenne ceci à la lettre: en Sicile, on ne mange que ce qu'on y porte; en Sicile, ce ne sont point les aubergistes qui nourrissent les voyageurs, ce sont les voyageurs qui nourrissent les aubergistes.

En attendant, et tandis que le capitaine allait chercher à terre sa patente, nous fîmes un excellent déjeuner. A midi, le capitaine étant de retour, nous levâmes l'ancre. Nous avions un joli vent qui nous permettait de faire deux lieues à l'heure, de sorte qu'au bout de trois heures à peu près, nous nous trouvâmes à la hauteur d'Aci-Reale, où j'avais dit au capitaine que je comptais m'arrêter. En conséquence, il mit le cap sur une espèce de petite crique d'où partait un chemin en zigzag qui conduisait à la ville, laquelle domine la mer d'une hauteur de trois à quatre cents pieds.

Ce fut une nouvelle patente à prendre, et un retard d'une heure à souffrir; après quoi, nous fûmes autorisés à nous rendre à la ville. Jadin me suivit de confiance sans savoir ce que j'allais y faire.

Aci me parut assez belle et assez régulièrement bâtie. Ses murailles lui donnent un petit air formidable dont elle semble toute fière; mais je n'étais pas venu pourvoir des murailles et des maisons, je cherchais quelque chose de mieux, je cherchais le fils de Neptune et de Thoosa. Je pensais bien qu'il ne viendrait pas au-devant de moi, je m'adressai à un monsieur qui suivait la rue dans un sens opposé au mien. J'allai donc à lui: il me reconnut pour étranger, et pensant que j'avais quelques renseignements à lui demander, il s'arrêta.

—Monsieur, lui dis-je, pourrais-je sans indiscrétion vous demander le chemin de la grotte de Polyphème?

—Le chemin de la grotte de Polyphème? Ho, ho! dit le monsieur en me regardant, le chemin de la grotte de Polyphème?

—Oui, monsieur.

—Vous vous êtes trompé, monsieur, de trois quarts de lieue à peu près. C'est au-dessous d'ici en allant à Catane. Vous reconnaîtrez le port aux quatre roches qui s'avancent dans la mer et que Virgile appelle cyclopea saxa et Pline scopuli cydopum. Vous mettrez pied à terre dans le port d'Ulysse, vous marcherez en droite ligne en tournant le dos à la mer, et entre le village d'Aci-San-Filippo et celui de Nizeti, vous trouverez la grotte de Polyphème.

Le monsieur me salua et continua son chemin.

—Eh bien! mais voilà un monsieur qui me semble posséder assez bien son cyclope, me dit Jadin, et ses renseignements me paraissent positifs.