Sur la fenêtre de l'opticien, il y avait un chat dressé à regarder les passants à travers une paire de lunettes, qu'il portait fort gravement sur son nez.

—Peste! dit Jadin, vous avez eu là une bonne idée; celui-là rentre dans la classe des chats savants, et nous aurait coûté plus de deux pauls.

Milord, en sa qualité de bouledogue, était en effet un si grand étrangleur de chats, que nous avions jugé utile, on se le rappelle, de prendre des mesures à ce sujet. En conséquence, à partir de Gênes, ville dans laquelle Milord avait commencé à exploiter en Italie la race féline, nous avions débattu le prix d'un chat bien conditionné, et il avait été arrêté avec les propriétaires des deux premiers étranglés, qu'un chat de race ordinaire, gris pommelé, gris blanc, ou moucheté de feu, valait deux pauls, au maximum; étaient exceptés de ce tarif, bien entendu, les angoras, les chats savants, enfin les chats à deux têtes ou à six pattes. Nous nous étions fait donner un reçu en règle des deux chats génois; nous avions fait ajouter successivement à ce reçu les reçus subséquents, de manière à nous faire un titre indiscutable. Toutes les fois que Milord commettait un assassinat nouveau, et qu'on nous demandait pour la victime plus de deux pauls, nous tirions notre titre de notre poche, nous prouvions que deux pauls étaient le dédommagement que nous étions habitués à donner en pareil cas, et il était bien rare alors que le propriétaire ne se contentât point de l'indemnité dont s'étaient contentées la plupart des personnes à qui nous avions eu affaire. Mais, comme nous l'avons dit, il y avait des exceptions à notre tarif, et un chat qui portait des lunettes d'une façon si majestueuse devait naturellement rentrer dans les exceptions. Jadin avait donc dit une chose pleine de sens, lorsqu'il avait dit qu'on nous ferait payer le chat de l'opticien plus de deux pauls, et il avait agi avec une louable prudence lorsqu'il avait fait une laisse de son mouchoir.

Grâce à cette précaution, nous traversâmes la rue Saint-Ferdinand sans encombre, et sans que Milord eût paru s'apercevoir autrement que par sa captivité d'un instant de notre inquiétude momentanée. En entrant dans l'église, nous le lâchâmes. Il n'y avait plus rien à craindre.

L'église est sous l'invocation de sainte Agathe, qui y est enterrée, comme on le sait. Son martyre fut d'avoir la gorge coupée et tenaillée; aussi, comme Didon, la sainte a appris à compatir aux maux qu'elle a soufferts, elle est surtout miraculeuse pour les maladies de sein. Une multitude d'exvoto en argent, en marbre et en cire, représentant tous des mamelles, font foi de son pouvoir sanitaire et de la confiance que la population catanaise a dans la belle et chaste vierge qu'elle a choisie pour sa patronne.

Dans le choeur, de beaux bas-reliefs de chêne, qui datent du XVe siècle, représentent toute l'histoire de la sainte depuis le moment où elle refusa d'épouser Quintilien, jusqu'à celui où l'on rapporta son corps de Constantinople. Les plus curieux de ces bas-reliefs sont ceux où la sainte est frappée de barres de fer, où on lui coupe les seins, où on la brûle et où, visitée dans sa prison par saint Pierre, elle est guérie par lui. Puis vient la seconde période de la légende; après la martyre l'élue, après le supplice les miracles. Alors, et en suivant toujours les bas-reliefs, on voit la sainte apparaître à Guibert, et lui ordonner d'aller chercher son corps à Constantinople. Guibert obéit et trouve son tombeau. Embarrassé alors pour emporter cette précieuse relique, il coupe le cadavre par morceaux et en met un morceau dans le carquois de chacun de ses soldats, et le rapporte ainsi jusqu'à Catane sans qu'il s'en égare autre chose qu'un sein, qui heureusement est retrouvé et rapporté par une petite fille, de sorte que la bienheureuse Agathe, à la honte des infidèles, se retrouve au grand complet.

Tous ces bas-reliefs sont charmants de naïveté. Personne n'y fait attention, aucun livre n'en parle, nul cicerone ne pense à les faire voir, et cependant, c'est à coup sûr une des choses les plus curieuses que renferme l'église.

J'oubliais le voile de sainte Agathe que l'on conserve dans la cathédrale. Ce précieux tissu, comme on dit dans les tragédies classiques, a le privilège d'arrêter les laves qui descendent de l'Etna: on n'a qu'à leur présenter le voile, et le torrent s'arrête, se refroidit et se coagule. Malheureusement il faut que cette action soit accompagnée d'une foi tellement forte, que presque jamais le miracle ne réussit complètement; mais alors ce n'est pas la faute du voile, c'est la faute de celui qui le porte.

En sortant de l'église, notre guide nous conduisit à l'amphithéâtre, dont il est presque impossible de mesurer la grandeur, enterré qu'il est presque entièrement dans la lave. C'est de cet amphithéâtre que fut tiré, comme nous l'avons dit, en 1820, l'obélisque qui s'élève sur la place de l'Éléphant; mais les fouilles nécessitaient des dépenses énormes, et l'on fut obligé de les cesser.

Au-dessus de l'amphithéâtre se trouve un bâtiment qu'on nous assura être la prison où mourut la sainte. A la porte de cette prison est une pierre qui conserve l'empreinte de deux pieds de femme. Au moment où sainte Agathe marchait à la mort, Quintilien lui fit offrir une fois encore la vie si elle consentait à abjurer et à devenir sa femme. Ma volonté, répondit la sainte, est plus ferme que cette pierre. Et la pierre s'affaissa sous ses pieds, dont, depuis cette époque, elle a gardé la marque.