Je me hâtai de revenir; j'aimais ma mère; je comprenais son isolement, son besoin d'agir auprès d'elle, dans un pareil moment, les personnes qui pouvaient lui être chères. Sans qu'elle eût jamais eu pour moi un amour bien tendre, j'étais son fils. Je rentrai un matin, sans être attendu, dans le château de nos pères.

J'y trouvai un jeune homme que je pris d'abord pour un étranger et que je sus ensuite être mon frère.

C'était Kostaki, le fils de l'adultère, qu'un second mariage a légitimé, Kostaki, c'est-à-dire la créature indomptable que vous avez vue, dont les passions sont la seule loi, qui n'a rien de sacré en ce monde que sa mère, qui m'obéit comme le tigre obéit au bras qui l'a dompté, mais avec un éternel rugissement entretenu par le vague espoir de me dévorer un jour. Dans l'intérieur du château, dans la demeure des Brankovan et des Waivady, je suis encore le maître; mais, une fois hors de cette enceinte, un fois en pleine campagne, il redevient le sauvage enfant des bois et des monts, qui veut tout faire ployer sous sa volonté de fer. Comment a-t-il cédé aujourd'hui, comment ses hommes ont-ils cédé? je n'en sais rien; une vieille habitude, un reste de respect. Mais je ne voudrais pas hasarder une nouvelle épreuve. Restez ici, ne quittez pas cette chambre, cette cour, l'intérieur des murailles enfin, je réponds de tout; faites un pas hors du château, je ne réponds plus de rien, que de me faire tuer pour vous défendre.—Ne pourrais-je donc, selon les désirs de mon père, continuer ma route vers le couvent de Sahastru?—Faites, essayez, ordonnez, je vous accompagnerai; mais moi, je resterai en route, et vous, vous... vous n'arriverez pas.—Que faire, alors?—Rester ici, attendre, prendre conseil des événements et profiter des circonstances. Supposez que vous êtes tombée dans un repaire de bandits, et que votre courage seul peut vous tirer d'affaire que votre sang-froid seul peut vous sauver. Ma mère, malgré sa préférence pour Kostaki, le fils de son amour, est bonne et généreuse. D'ailleurs, c'est une Brankovan, c'est-à-dire une vraie princesse. Vous la verrez; elle vous défendra des brutales passions de Kostaki. Mettez-vous sous sa protection; vous êtes belle, elle vous aimera. D'ailleurs (il me regarda avec une expression indéfinissable) qui pourrait vous voir et ne pas vous aimer? Venez maintenant dans la salle du souper, où elle nous attend. Ne montrez ni embarras ni défiance; parlez en polonais: personne ne connaît cette langue ici; je traduirai vos paroles à ma mère, et, soyez tranquille, je ne dirai que ce qu'il faudra dire. Surtout, pas un mot sur ce que je viens de vous révéler; qu'on ne se doute pas que nous nous entendons. Vous ignorez encore la ruse et la dissimulation du plus sincère entre nous. Venez.

Je le suivis dans cet escalier, éclairé par des torches de résine brûlant à des mains de fer qui sortaient des murailles.

Il était évident que c'était pour moi qu'on avait fait cette illumination inaccoutumée.

Nous arrivâmes à la salle à manger.

Aussitôt que Grégoriska en eut ouvert la porte, et eut, en moldave, prononcé un mot, que j'ai su depuis vouloir dire: l'étrangère, une grande femme s'avança vers nous.

C'était la princesse Brankovan.