Il me sembla qu'il y avait quelque chose de plus sombre encore qu'à l'ordinaire dans la façon dont Kostaki me salua. Son sourire n'était même plus une ironie, c'était une menace.
Quant à Smérande, elle me parut la même que d'habitude.
Pendant le déjeuner, Grégoriska ordonna ses chevaux. Kostaki ne parut faire aucune attention à cet ordre.
Vers onze heures, il nous salua, annonçant son retour pour le soir seulement, et priant sa mère de ne pas l'attendre à dîner; puis, se retournant vers moi, il me pria, à mon tour, d'agréer ses excuses.
Il sortit. L'oeil de son frère le suivit jusqu'au moment où il quitta la chambre, et, en ce moment, il jaillit de cet oeil un tel éclair de haine, que je frissonnai.
La journée s'écoula au milieu de transes que vous pouvez concevoir. Je n'avais fait confidence de nos projets à personne; à peine même, dans mes prières, si j'avais osé en parler à Dieu, et il me semblait que ces projets étaient connus de tout le monde; que chaque regard qui se fixait sur moi pouvait pénétrer et lire au fond de mon coeur.
Le dîner fut un supplice: sombre et taciturne, Kostaki parlait rarement; cette fois, il se contenta d'adresser deux ou trois fois la parole, en moldave, à sa mère, et chaque fois l'accent de sa voix me fit tressaillir.
Quand je me levai pour remonter à ma chambre, Smérande, comme d'habitude, m'embrassa, et, en m'embrassant, elle me dit cette phrase, que, depuis huit jours, je n'avais point entendu sortir de sa bouche:
—Kostaki aime Hedwige!